— Allez-y, mais doucement ; souvenez-vous toujours, n'est-ce pas, que vous portez une très grosse responsabilité.

A mon tour, je le regardai en riant.

Je commençais à comprendre qu'en m'accompagnant il ne désirait pas seulement m'aider à me familiariser avec la route, mais surtout me catéchiser.

Il tenait à son bien.

Lorsque vous roulez pendant plusieurs heures, vous sentez votre corps se fondre dans le ronronnement du moteur. Les réalités extérieures s'anéantissent. Bientôt, vous n'êtes plus qu'un rouage au service du véhicule. Vous devenez une sorte de cerveau électrique qui enregistre avec un parfait automatisme les incidents du trajet, les pulsations du moteur, ses bruits, son rythme, et qui devine, plus qu'il ne les décèle, les embûches de la route.

A un moment donné, j'ai senti mon sang se glacer simplement parce que le pont arrière faisait un drôle de bruit. Je suis descendu pour ausculter le moteur ; rien ne clochait. Allais-je céder à l'autosuggestion ? Maurois m'a jeté un regard satisfait.

— J'aime les chauffeurs inquiets, m'a-t-il dit, car ils surveillent mieux leur véhicule.

Nous tenions une bonne allure et roulions à soixante-cinq de moyenne. Sur le coup de dix heures, nous nous sommes arrêtés pour toucher les pneus ; ils ne chauffaient pas trop. J'avais les jambes flageolantes et la tête lourde. Dès que s'arrête le moulin, il se produit dans vos oreilles un sifflement douloureux et les bruits vous parviennent étrangement feutrés, comme lorsque vous tenez la tête sous l'eau. J'ai respiré à pleins poumons l'air nocturne. La campagne avait cessé de glisser le long de la route, elle s'était figée ; on entendait le hululement des oiseaux de nuit et un long frisson qui courait dans les arbres, car nous traversions une région relativement boisée. La route était infinie et vide.

— En avant !

Les trépidations du volant me brisaient les avant-bras. Nous doublions çà et là d'autres convois : des attelages pinardiers en général, ou des citernes de mazout montant à la capitale le carburant amené à Marseille par des Liberty. Les feux de ces camions flottaient au bout de la nuit à un mètre du sol. Nous finissions par les rattraper et Maurois exultait lorsque nous les doublions. Je ne pouvais m'empêcher de jeter un regard de sympathie au conducteur engourdi et qui semblait ne pas nous apercevoir. Un instant, la lumière de leurs phares éclairait le rétroviseur, puis elle pâlissait et ne tardait pas à se diluer dans l'obscurité.