Dans la forêt de Fontainebleau, il embarrassait les voies respiratoires comme la fumée d'un feu de ronces ; une petite pluie fine s'est mise à tomber ; j'ai dû déclencher l'essuie-glace. Habituellement, je trouvais son mouvement agaçant, mais, ce soir-là, je n'y prêtais aucune attention. Je goûtais le mâle plaisir de rouler à toute allure entre un double jaillissement d'eau.

La monotonie du bruit de succion des pneus me berçait agréablement, sans toutefois provoquer en moi la torpeur qui m'avait tant accablé la veille. La lumière des phares, hachée par la pluie, était faible dans cette agonie de jour. Elle ne réveillait que sobrement la vie disciplinée de la route.

Soudain, un petit animal a débouché d'un fourré et s'est jeté sous les roues du camion. Je suis descendu pour voir de quoi il s'agissait ; j'espérais que ce serait un lapin de garenne et qu'avec un peu de chance il pourrait encore être consommable, mais ce n'était qu'un infortuné hérisson et les roues jumelées de l'arrière l'avaient transformé en une répugnante bouillie.

« Il n'a pas dû souffrir, ai-je pensé ; la pauvre bête ! »

Et j'ai haussé les épaules en me demandant pourquoi l'homme est assez stupide pour se réjouir de la mort d'un lapin et pour s'apitoyer sur celle d'un hérisson.

* * *

Je n'ai pas attendu que la nuit soit trop avancée pour boire du café noir, ainsi que me l'avait conseillé Maurois.

Je me suis offert le luxe de choisir un coquet établissement du côté d'Auxerre. Une alignée de camions de tous tonnages était rangée devant la façade ; bien qu'ils fussent orientés dans les deux sens, ils occupaient tous le même côté de la chaussée.

J'ai admiré cette discipline des routiers qui n'ont pas besoin d'un service circulatoire pour dégager la route. Je me suis rangé derrière la caravane et j'ai allumé les feux de position.

La salle commune était coquettement meublée en pichepin, style rustique, soigneusement ciré. Les napperons à damiers rouges et blancs, les petits rideaux de même couleur, le plafond à la française, les lampes-appliques coiffées de cretonne, les objets de cuivre accrochés au mur créaient une ambiance d'intimité et de tiède quiétude. Des collègues en combinaison dînaient silencieusement, servis par une belle fille ressemblant à une soubrette de comédie.