Il a pris une attitude grave ; sur son visage mouvant, cela ressemblait à de la contrariété.
— D'un côté, tu dois avoir raison, tu as toujours pensé des trucs bien sentis… Mais, pour être franc, a-t-il enchaîné, je dois te dire qu'à certains moments je regrette la bagarre. Je me sens tout nu ; c'est comme l'histoire du petit bossu, je te l'ai jamais racontée ? Quand j'étais apprenti, y avait dans notre usine un bossu qui s'envoyait des bons coups de pinard, histoire d'oublier le compteur à gaz qu'il charriait dans son dos. Un jour qu'il était plus blindé que d'habitude, les copains l'ont foutu à poil. Si tu avais vu sa tête, ça l'a dessaoulé illico. Eh bien ! tu vois, après la Libération, je me suis retrouvé tout désemparé comme le petit bossu d'autrefois… Et maintenant encore, malgré le boulot, ça ne tourne pas toujours rond, tu saisis ce que je veux dire ?
— Bien sûr…
— Bon, ah bon.
Il a paru méditer, puis a éclaté de rire.
— T'as pas vu ? m'a-t-il demandé. Je viens d'écrabouiller un hérisson…
Nous avons dîné à Lapalisse.
— Mon petit vieux, a déclaré Mathias, il s'agit de se nourrir convenablement. Pour moi, la bouffe, c'est le meilleur de l'existence. Je connais, dans le coin, un restaurant à la hauteur, qui n'a pas son pareil pour le gigot aux haricots.
Nous avons rangé le mastodonte en bordure de la rue principale. J'ai mis les feux de position. Le soir tombait. Des estivants prenaient l'apéritif aux terrasses des cafés. Des touristes anglais, casqués de blanc, réparaient leur motocyclette, assis sur le trottoir.
Les voix résonnaient étrangement. Était-ce à cause de la présence de Mathias ? Mais, ce soir-là, tout me paraissait heureux et plein de sécurité. Cette petite ville sentait le travail fini, la poussière chaude, le Martini-zeste… Elle se baignait languissamment dans un odorant crépuscule d'été et s'enveloppait dans ses ombres.