— Environ trois quarts d'heure…
J'ai calculé rapidement : de V… à Saint-Theudère, habituellement, il fallait compter un quart d'heure pour obtenir la communication. Par ailleurs, emplir notre citerne et établir les papiers de régie prendrait au moins deux heures. Je pouvais risquer ma chance.
J'avais remarqué que Maurois possédait un appareil téléphonique dans sa chambre ; malgré sa blessure, je pourrais donc lui parler. Je grillais cigarette sur cigarette dans la petite salle réservée au public. A chaque grelottement du timbre électrique, je sursautais et fixais la postière qui parlait normalement malgré son accent méridional. J'ai lu toutes les affiches sur l'emprunt national, la caisse pour la vieillesse et les principales lignes de poste aérienne. Les aiguilles de l'horloge électrique rampaient sur le cadran. Enfin, après un nouvel appel de la sonnerie, la jeune femme s'est tournée vers moi.
— C'est pour vous !
Je me suis précipité dans la cabine. Un univers de voix grouillait dans l'écouteur. Ces voix aux multiples inflexions conversaient, s'appelaient, se répondaient… J'avais peur de ne pouvoir trouver mon interlocuteur dans cette cacophonie ample et nombreuse, mais un « Allô » lointain a frappé mes oreilles malgré sa faiblesse — ou plutôt à cause d'elle — j'ai compris qu'il m'était destiné. Les autres bourdonnements se sont évanouis, il n'est plus resté que cet « Allô » fragile, crié à Saint-Theudère.
C'était le secrétaire de Maurois. Je me suis nommé et j'ai demandé à parler à son patron.
— Et surtout, ai-je déclaré d'un ton enjoué, ne me dites pas qu'il est à la chasse…
Quelques secondes plus tard, j'avais le viticulteur au bout du fil. Avant que nous ayons échangé les rituelles formules de politesse, il s'est mis à aboyer :
— Sapristi ! c'est vous. Dites donc, la télépathie doit exister. Figurez-vous que depuis hier vous occupez toutes mes pensées. J'ai reçu votre lettre. Allô ! vous m'entendez ? C'est inouï que vous ayez eu cette idée de service. Parce que ça fait un bout de temps que j'y songe, moi aussi… La preuve en est que j'ai acheté la licence pendant la guerre. A tout hasard…
— Hein ?