Des clientes pour la morgue

CHAPITRE PREMIER

JE STOPPE UN GUEULETON POUR FILER LE TRAIN À UNE DRÔLE DE GONZESSE

La dame d’un certain âge qui lit France-Soir dans un coin du compartiment est une dame comme toutes les dames d’un certain âge, à l’exception toutefois qu’elle porte des chaussures d’homme.

A part ça, elle n’a rien de particulier. Car enfin, beaucoup de dames d’un certain âge possèdent des moumoutes et presque toutes ont au menton une barbe qui ferait pâlir de jalousie la photo de mon grand-oncle Eusèbe, le capitaine de hussards, s’il était possible de rendre pâle une photo de l’autre siècle !

Donc, cette dame porte une perruque ; un bath postiche à anglaises, comme en utilise le comique des petites tournées miteuses lorsqu’il se déguise en douairière. Mais, par exemple, elle n’a pas de barbouse. Et il y a à cela une bonne raison, c’est qu’elle s’est rasée le matin. Seulement, son système pileux est si exubérant que ses joues bleuissent déjà sous la couche de fard qu’elle a dû se passer avec un couteau à tartines.

Moi aussi, je lis France-Soir dans le coin qui lui fait face, mais au beau milieu de mon canard, il y a un trou et à travers ce trou, je bigle la brave dame.

Elle se tient immobile… Je suis certain qu’elle a dû lire douze fois le même article et qu’elle est pourtant incapable de dire de quoi il parle. C’est un drôle de type, cette bonne dame-là… M’est avis que si vous essayiez de la palucher au cinéma, vous auriez une drôle de surprise. C’est un peu ce qui s’appellerait « tomber sur un bec » !

Avant d’être « dame d’un certain âge », cet être-là était gardien de la paix, plombier-zingueur ou ce que vous voudrez, mais ça n’était pas une femme…

Depuis Paris, je la file. Ou plutôt je le file. Les gnaces qui se baguenaudent déguisés en rombière ont toujours retenu mon attention…