— C’est bien elle, je dis au boss.

Il hoche la tête d’un air de dire : « Que vous disais-je ? »

L’agent qui faisait la circulation au plus proche carrefour de la rue Saint-Honoré s’annonce prompto. Comme par miracle il a tout vu. Et c’est rare qu’un flic voie tout, c’est un spécialiste de la question qui vous le dit…

Les types qui ont fait ça étaient dans une traction avant.

Ils n’ont même pas ralenti en arrivant à la hauteur de la môme, laquelle venait de descendre d’un taxi. Il y a eu une gerbe d’étincelles et la fille a fait la culbute, le nez en premier. La bagnole des mitrailleurs a tourné à droite malgré les coups de sifflet du bourdille. Il a essayé de noter le numéro mais on a beau être un virtuose de la contredanse, on ne peut pas à la fois assister à un assassinat et noter le numéro minéralogique d’une guinde roulant à vive allure…

Ce qu’il dit me laisse froid. Il me semble que je lis le compte rendu du fait divers dans mon canard habituel.

Pourtant, son récit évoque quelque chose en moi… Le petit déclenchement vient des mots taxi, numéro minéralogique, ils provoquent, ces mots, un petit cinéma dans ma calbombe. Je revois un taxi filant le long d’un quai planté de platanes centenaires… Et je me souviens d’un gnace notant le numéro dudit taxi.

Le gnace, c’était ce cher vieux San-Antonio, l’homme qui remplace la poudre à doryphores ; il y avait l’homme aux cheveux gris dans le taxi… Et le numéro du carrosse c’est 135 R-7…

L’ai-je assez répété pendant que j’étais à vadrouiller dans les limbes !

Alors le miracle se produit. Ce miracle que le boss attend sans en avoir l’air… Brusquement je cesse d’être un gladiateur vaincu, un flic passé au gril, un pauvre homme malade à crever… Un sang nouveau régénère mon individu.