— En tout cas, dis-je au colonel, je n’ai pas de temps à perdre, vous voilà avec du pain sur la planche, on dirait ? Vous n’auriez pas une bagnole quelconque ? Il faut absolument que je regagne Strasbourg dans les plus brefs délais.
— Qu’à cela ne tienne ! Je vais vous y faire conduire !
— Vous êtes gentil, merci…
Il appelle aussitôt un brigadier.
— Envoyez immédiatement une jeep et un chauffeur pour conduire monsieur à Strasbourg. Qu’il fasse le plein d’essence…
Une demi-heure plus tard, je suis à côté d’un brave gars en uniforme qui pilote une jeep flambant neuve avec une rare dextérité.
Je voudrais gamberger un peu à ce qui vient de se passer, mais avec un bavard pas mèche ! Il l’a fait exprès, le colon, de me cloquer ce moulin à paroles ! Il aurait pu me refiler un breton bourru ou un auvergnat analphabète ? Non, ces messieurs de l’armée d’occupation m’ont octroyé le gratin du gratin, un parigot de Montrouge… Et c’est toute sa vie, qu’il dégoise, le gamin… Tout, depuis la communale où il commençait à toucher les petites filles, jusqu’à son service militaire, en passant bien entendu par ses virées à la Foire du Trône, ses coucheries dans les bois de Verneuil, son entrée chez Citroën, quai de Javel ; et sans oublier les bitures de son vieux, les fausses couches de sa frangine et sa bagarre, dans un bar rue des Abbesses, une nuit de 14 juillet…
Au bout de dix minutes, j’en ai le bol gros comme ça, et je sais tellement de choses sur lui que je pourrais raconter sa vie à l’endroit et à l’envers, suivant la demande du client.
Il fait beau… Un soleil tiède et pâle qui met des traînées d’or et d’argent dans les trouées de sapins… Vous vous rendez compte si le bonhomme est bucolique, apostolique et romain ?
Comme je suis en pleine admiration — je n’ai pas bien pu bigler le paysage à l’aller puisqu’il faisait nuit — voilà mon chauffeur qui déclare :