— Dites donc, je vais vous faire repérer avec ma tronche empaquetée…

— Allons donc ! Un homme pansé ne fait jamais remarquer un médecin, au contraire…

— C’est vrai, dis-je, on va me prendre pour un de vos malades. Espérons que nous ne rencontrerons pas de gendarme en cours de route, because je n’ai pas un gramme de papiers sur moi, les Boches m’ont tout ratissé.

— Je suis connu, par ici, répond simplement Martin.

* * *

Nous rentrons à la nuit tombée.

Doc et moi avons passé un chouette après-midi sous les ombrages d’un tilleul, au milieu des poules et des canards. Y a pas, c’est rudement chouïa, la cambrouse ; et les paysans sont de braves mecs, lorsqu’on les connaît. Le toubib est pote avec tous. Le père Martin connaît une flopée d’histoires aussi spirituelles que des anecdotes d’almanachs, mais qui font de l’effet aux campagnards.

Quand on rentre, on en a un sérieux coup dans les tiges. Le petit docteur braille comme un hussard en lâchant son volant, mais sa tuture est à la page et suit gentiment le bord de la route comme un vieux bourrin bien dressé. Il fait clair de lune. Je me sens à l’optimisme. Mon coup sensationnel de l’après-midi m’a mis du baume dans le poitrail… J’ai pas lessivé la môme Gertrude, mais je crois que j’ai fait du meilleur turf. M’est avis que les wagons contenaient une denrée vachement précieuse pour être ainsi dorlotés.

On arrive à Bourgoin. Le docteur me propose de vider le dernier au bistro du coin et j’accepte. Le patron qui le connaît lui met au frais sa bouteille de perniflard. On s’en tasse trois verres et on décide d’aller se pieuter.

Je suis plein comme un œuf. Le long des trottoirs, les gens discutent à voix basse du coup de cet après-midi. Ça nous fait marrer, Martin et moi. Du reste, dans l’état où nous sommes, un rien nous fait marrer. C’est inouï ce que le picrate rend optimiste…