— Petit Louis risque tellement…, tu le sais bien.

La mère regarde son homme de la même façon qu’il y a vingt-six ans, le jour où il lui a dit : « Tu devrais en parler à Mme Baudoin. »

Et, comme il y a vingt-six ans, le père baisse la tête, honteux.

La mère s’assoit dans le fauteuil. La lune s’est retirée de la pièce, maintenant elle doit être au-dessus de l’immeuble avec les chats. Les chats ne font pas l’amour cette nuit, à cause du canon. La rue ressemble à du vieux sang caillé. Sur la vitre, la respiration du père a posé un large pansement de coton gris. Pour regarder dehors ça fait comme à travers des larmes.

Le père prend une chaise et la place en face de sa femme. Il s’assied. La mère se tient affaissée, mais d’un air de ne pas vouloir dormir. Ainsi veille-t-on les morts.

Le père songe : « On la croirait désossée, c’est de la viande de limace. »

— C’est long d’attendre demain, murmure-t-il.

Il s’approche de sa vieille. La mère tient son ventre sur ses genoux comme un gros animal. Il la prend par le cou et pose sa tête lasse sur ses seins mous. Il a comme envie de pleurer et il a comme envie de lui refaire des enfants, afin de recommencer le monde… tout le monde.

L’AUBE