Un étrange malheur sèche la gorge du père : voici l’heure de partir au travail et il demeure là. La nuit, il pouvait l’offrir en holocauste aux dieux cruels de l’actualité, mais ce jour facile appartient à une accoutumance qui habite en lui et le domine, il ne peut en disposer.
Hier encore, il a retrouvé ses camarades devant l’entrée du tunnel et tous, entassés dans d’étroits wagonnets, sont partis à l’attaque de la montagne.
Le vacarme des foreuses s’est déclenché, accompagné par le bruit des pioches, par le cahotement grinçant des chariots, par les cris du contremaître.
Le tunnel transpire une eau trouble et glacée : le sang des pierres. Cette hémorragie ruisselle sous les pieds, diluant la terre grasse. C’est bon de sentir que le sol vous retient.
Albert Lhargne aime le travail. Une frénésie prodigieuse le transporte lorsque sa force communique à l’inertie des choses, l’intelligence des hommes.
Chaque jour, ils avancent plus avant dans la montagne, rongeurs scientifiques et persévérants, conscients de dompter cette orgueilleuse excroissance de globe.
Les ampoules d’une électricité hâtive dispensent une lumière maigre, dans laquelle les hommes s’affairent, chargés de reflets incertains.
Le dehors… Qu’est le dehors pour ces ouvriers ? Un passé tourmenté et un avenir perfide auquel il convient de songer le moins possible. Ils appartiennent à la route qui, venue des gloires extérieures, s’enfonce comme une veine dans le roc.
Hélène questionne :
— Pourquoi bouges-tu les mains de cette façon, papa ?