A mes amis CHAVEROT, qui savent si bien vivre, l'histoire de ces morts. F. D.

« Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. » ÉMILE VERHAEREN.

I

RENCONTRE AU PAYS DE LA VIE

Je voulais aller ailleurs, ce pays merveilleux, et je décidai de prendre un train pour m'y conduire. Je me trouvais au fond d'une lande, c'est-à-dire au milieu : le fond d'un cercle est au centre de la circonférence et les déserts sont circulaires. Chacun sait cela ; moi, je ne le savais pas. Je dus marcher longtemps pour trouver une gare. Mes pieds glissaient sur de la bruyère ou se prenaient dans des racines de fougères. Ni la bruyère ni la fougère ne sentaient la bruyère et la fougère. Or les végétaux vivent avec des parfums comme les animaux vivent avec des mouvements. La lande ne sentait rien, elle mourait et sa mort non plus n'avait pas d'odeur. Voyez comme j'avais raison d'aller ailleurs.

Je découvris la gare sur le soir. Elle était seule entre la lande et la nuit. Aucune fumée, aucun bruit n'en émanait, et les gares vivent avec de la fumée et du bruit. Je m'approchai cependant car la mort attire bien plus que la vie. C'était une petite gare dont toutes les vitres de toutes les fenêtres étaient brisées. Je pensai au mot « lugubre » et l'idée me vint qu'il avait été créé pour qualifier ce bâtiment. J'en fis le tour, je ne vis personne. De l'herbe sèche engloutissait la voie dans une ouate jaune. « Il n'y passe plus de trains », me dis-je, désespéré. Je me dirigeai vers le bureau du chef de gare. Personne. Les horaires fixés au mur avaient moisi. Sur la table couverte d'un tapis vert, j'aperçus un sifflet. Une ancienne salive avait fécondé le pois chargé d'en arrondir le son, et le germe du pois était sorti par la fente du sifflet, mais maintenant il était mort — les sifflets, comme tant d'autres objets, ne possédant que la vie des vies…

Cette carcasse de gare m'angoissait de plus en plus et je m'apprêtai à retourner d'où je venais — piètre ailleurs !

Cependant, l'idée me vint de visiter la salle d'attente, et j'eus l'agréable surprise d'y découvrir trois voyageurs, assis sur une banquette. Il y avait là un poète, une femme enceinte et un curé. Le poète avait l'air rêveur, la femme enceinte avait l'air patient, le curé avait l'air triste. Je les saluai courtoisement et ils me répondirent par un signe de tête. Après quoi je m'assis en face d'eux, sur une autre banquette d'où le crin sortait comme les entrailles d'un ventre ouvert, et j'attendis, ainsi que le faisaient, à mon avis, mes compagnons. La nuit se pressait dans la salle, mais je distinguais parfaitement mes voisins car le poète était plus clair que l'obscurité, la femme enceinte plus grosse et le curé plus noir.

Nous restâmes tous quatre sans parler. Cependant, une foule de questions se pressaient à mes lèvres : quelle était cette gare étrange ? Y passait-il des trains malgré l'état des voies ? Et pourquoi aucun employé ne se montrait-il ?

— Vous attendez le train ? questionnai-je en les regardant tous trois.