Alban demande à sa mère :
— Tu as pleuré ?
— Non, non, mon petit, ce n'est rien, on m'a tellement dit du bien de toi. C'est la joie, comprends-tu ?
* * *
Après avoir quitté sa mère, Alban retourna dans la cour de récréation, mais il ne s'y arrêta pas, car il se proposait de monter au dortoir les petits paquets dont elle l'avait comblé. Au moment où il s'engageait dans le couloir, la voix de M. Fels le rattrapa. Il ne la reconnut pas tout de suite, tant elle était hargneuse et glacée.
— Où allez-vous ?
Alban se retourna en souriant de la surprise qu'éprouverait le surveillant lorsqu'il le reconnaîtrait. Mais son sourire se figea, M. Fels se tenait immobile derrière sa moustache. Le blanc de ses yeux était tout dilaté. Il restait debout et paraissait immensément lourd et précaire comme un pan de mur qui va tomber.
— Vous ne savez pas qu'il est interdit de pénétrer dans les bâtiments sans autorisation ? Vous me ferez dix tours de préau !
Alban regarde M. Fels. Si l'aumônier arrivait et lui disait : « A propos, Alban, ce n'est pas vrai, Dieu n'existe pas, car il y a une foule de dieux. » Si son professeur de calcul lui affirmait : « Deux plus deux, ça ne fait rien ! » ; si le professeur de français annonçait qu'« orthographe » s'écrit avec dix h, Alban rirait. Une chose admise fait partie de vous. Elle ne peut plus ne pas exister.
Alban regarde M. Fels. M. Fels a la moustache de M. Fels, le visage lombaire de M. Fels, les yeux de M. Fels. Alors ?