« Je n’ai pas écrit de musique aujourd’hui, s’excusait l’artiste, la musique, comprends-le, Clairette, ce n’est pas comme la peinture ou la littérature : ça naît, ça enfle, ça se met en place, ça s’ordonne, on n’écrit pas un air à la petite semaine, mais on s’en libère d’un coup ».
Il se frappait le front : « Là-dedans, affirmait-il, il y a un bouillonnement de musique, tiens, écoute. »
Alors, devant la jeune fille extasiée, il se mettait à fredonner une adaptation de la Marche turque ou du Boléro de Ravel. Claire, ignorante en matière musicale, battait des mains, affirmait bien haut qu’elle n’avait jamais rien entendu de semblable, même au théâtre de Bourg, que c’était là du grand art, et qu’elle ne serait pas surprise d’entendre bientôt ces airs dans la rue.
La vie s’écoulait dans le ravissement pour les amants. Elle travaillait pour lui, et lui, devenant homme, vivait paresseusement au rythme de son égoïsme naissant.
Claire n’exigeait rien de Ange sinon un peu de bonne volonté et de complaisance pour se laisser dorloter. Ange n’était pas encore blasé de sa vie facile.
Ils en étaient là — c’est-à-dire au point culminant de leur bonheur — lorsqu’arriva une lettre de Bourg, annonçant à Claire la maladie d’Auguste Rogissard.
Après quelques hésitations et beaucoup de larmes et de serments, la jeune fille céda à son devoir.
Il convient maintenant de clore cette trop longue parenthèse où se trouve résumé le curriculum-vitæ de Claire et qui nous a entraîné loin du docteur Worms. Revenons auprès de la jeune fille dans la chambre d’Auguste Rogissard où se libère un souffle de folie.
* * *
Peu après le départ du docteur, la voisine arriva, curieuse comme une entremetteuse. L’employé de gare se démenait et hurlait à percer le tympan. Tout le vin qu’il avait absorbé au cours de son existence se muait en sang. Il voyait couler à ses pieds un fleuve rouge à la surface duquel bouillonnait une écume immonde. Le malheureux se disait aux prises avec des animaux inconnus aussi fantastiques que des motifs de tapisserie chinoise.