Ferdinand Worms ne songeait qu’à son travail. Il voyait en chaque femme une épouse possible dont il ne récusait pas l’importance et tenait le beau sexe en trop grande estime pour se laisser émouvoir par lui. Il chercha consciencieusement parmi les riches héritières de la ville et se décida pour la fille d’un marchand de vin que l’on disait laide et sotte mais qui n’était que dodue et réservée. Cette personne lui parut particulièrement désignée pour tenir un intérieur bourgeois et procréer efficacement. Peut-être une part de calcul se mêla-t-elle à la chose et Ferdinand pensa-t-il donner confiance à sa future clientèle en produisant une épouse bourrée de santé, mais il ne fit jamais à quiconque confidences de ce genre. Il apportait dans la corbeille de mariage le passé prestigieux de son père et les promesses de son avenir. Le marchand de vin ne se fit pas trop tirer l’oreille — les gros buveurs sont cléments — il fut flatté par l’uniforme du beau-père et la profession de l’époux. Il dorait ses barriques avec les galons du colonel. C’était un homme sans façons, gros et jovial, dans les veines duquel coulait un vin épais. Il s’appelait François Borecque et s’en montrait très fier. Cette facilité à se satisfaire de faits aussi naturels dénote un esprit simple qui tend hélas ! à disparaître. Il maria sa fille, paya un cabinet boulevard de Brou et recommanda son gendre à toutes les « cirrhoses du foie » de la ville. « Vous savez, disait-il d’un air matois à ses amis, vous n’avez guère de mine ces temps-ci, votre figure est jaune comme un canard plumé ; allez donc trouver notre docteur, allez-y de ma part ; si, si, le gendre vous fera un prix ». Le salon d’attente du jeune médecin fut vite très fréquenté ; au moindre bobo, on allait voir Ferdinand Worms ; par curiosité, autant que par sympathie pour le père Borecque d’abord ; ensuite parce qu’il satisfaisait ses pratiques. Il prenait un air réfléchi qui inquiétait et mettait en confiance tout à la fois. Il avait une façon de vous flairer et d’aller droit au mal qui tenait du prodige. « Il connaît son affaire » pensaient les malades en se rajustant. Et comme, par égard pour les recommandations de son beau-père, il tenait des prix modestes, sa réputation ne tarda pas à s’affirmer.

La fille Borecque se prénommait Blanche. C’est là un prénom de tout repos qu’elle méritait et justifiait pleinement. Elle était blonde et grasse, trop timide comparativement à l’importance de sa dot, et d’un caractère passif, prompt à se satisfaire comme celui du marchand de vin. Elle fut bien aise d’être mariée à un médecin et s’appliqua à l’aimer. Comme elle l’admirait et le craignait ce lui fut facile. Elle s’intégra à la maison, ouatant la vie du docteur. Elle allait à la messe sans enthousiasme mais pour perpétuer au profit de son mari cette habitude qui s’était avérée utile à son père. Blanche savait combler son existence avec de menus soucis ménagers. Elle possédait en fait de distractions une servante docile, quelques amies bavardes et une collection de pauvres recommandables, cependant elle manifesta bientôt le désir d’enfanter. C’est un peu par ce souhait que les jeunes filles bien pensantes rejoignent les libertines fatiguées. Ferdinand Worms n’eut garde d’accéder à cette importante mais légitime requête. Il ne voulait pas se multiplier avant de s’être pleinement réalisé, avant de jouir d’une situation et d’une renommée. Seuls, les hommes ayant connu les affres des chiffres ambitionnent que leurs enfants soient en naissant les fils de leur père. En 1919 il songea à satisfaire son épouse, mais il différa sa résolution le 3 août et reporta le projet à une date ultérieure. C’était un homme prudent. Sa femme eut l’esprit de ne pas se formaliser et s’abstint de juger hâtivement la carence du docteur, dont en quatre ans elle avait pu apprécier la sagesse.

Bien que fils d’officier — ou peut-être à cause de cela — Ferdinand Worms n’était pas militariste. Il considéra la mobilisation un peu comme une épidémie et l’esquiva savamment. Savoir comment n’est pas notre fait. Le système D et les aréopages évoluent très lentement, point n’est besoin de révéler de pernicieux échappatoires susceptibles d’être mis à profit au cours des guerres à venir.

Le colonel habitait aux environs de Meximieux une coquette bicoque bressane. Le quatre août, il se précipita à Bourg afin de reprendre du service. Avant de se rendre à la Préfecture, il passa chez son fils qui lui découvrit séance tenante une obturation du pylore nécessitant une proche opération. Ce diagnostic arrêta l’élan du retraité. « Vois, Ferdinand, s’exclama-t-il, comme le hasard est maudit. Tu es témoin de mon patriotisme. Enfin puisque mon corps n’est plus aussi neuf que mon âme, je m’incline. Espérons que la France vaincra quand même. »

Grâce à la maîtrise du docteur, le père Worms évita l’opération envisagée. Son pylore se déboucha tout seul, miraculeusement… quatre ans plus tard.

La « grande guerre » affermit la position du docteur Worms en le faisant bénéficier de la clientèle de ses confrères mobilisés.

Vers le milieu des hostilités, le marchand de vins mourut d’une mauvaise angine de poitrine malgré les efforts de son gendre et les prières de son épouse. Ferdinand Worms hérita de huit cent mille francs. Il n’en demandait pas tant et s’estimait comblé par les libéralités du père Borecque. Un grand mouvement intérieur bouleversa cet être réfléchi qui vit dans cette largesse du sort un mystérieux avertissement. Il sentit s’élever en lui une flamme luminescente qui, dès lors, éclaira sa vie. Le docteur Worms se dit qu’à trente ans, jouissant d’une fortune solide, il se devait tout entier à la médecine.

Il voulut lui restituer son véritable rôle qui est de soulager tout individu souffrant. On le vit se dépenser largement, indifférent à l’heure qui passe, allant de lit en lit, de grabat en grabat. Il soignait les riches sans dédain et les pauvres sans condescendance, omettant de présenter sa note lorsqu’il devinait la gêne. Il fréquentait d’un même cœur le luxe et la misère. Il savait que le mal n’a pas de classe et il vivait avec le mal. « Il m’est, disait-il, sympathique comme un vieil adversaire dont les ruses passionnent. »

Le docteur se fit lentement une réputation de philanthrope sévère qui se propagea au-delà de la ville, dans la campagne environnante.

En 1920, Blanche Borecque mit au monde un garçon, ce dont toute la famille lui fut reconnaissante. Le colonel, élu parrain, voulait le prénommer Napoléon ou César mais les femmes se récrièrent et lui firent sentir combien de tels prénoms sont lourds à porter. La maman Borecque proposa timidement François en souvenir du marchand de vin « qui aurait été si heureux s’il avait été là ». On agréa d’emblée ce prénom d’un maniement facile. On le baptisa fastueusement. Des malades reconnaissants vinrent sur les marches de l’église. On rit beaucoup des larmes du bébé ; on pleura d’émotion devant ses sourires. Après quoi, le colonel déclara qu’on en ferait un sacré petit lieutenant de cavalerie.