— Bon, murmurait Ferdinand Worms, je termine mon cabinet et je saute dans ma voiture. Avez-vous du benjoin, au moins ?

Il savait l’art délicat consistant à commander un égal sans qu’il y paraisse. Aussi ses collègues ne lui en voulaient-ils pas trop de son obligeance. Au début de sa spécialisation, ils avaient essayé le coup de la commission sur les « consultations provoquées » et suggéré l’idée d’un service rétroactif, mais Worms avait pris une attitude digne, pleine de fermeté pour témoigner combien il méprisait ces procédés de charlatans. Ses confrères qualifiaient sa dignité d’égoïsme, mais à voix basse, car il leur rendait de sérieux services… sans escompte.

— Vous vous laissez dépouiller de votre savoir, docteur, protestait parfois Mademoiselle Jésus, lorsqu’il revenait d’un canton voisin les vêtements poussiéreux, les yeux rouges et clignotants — il roulait dans un petit cabriolet découvert — et la cravate chiffonnée par le vent. « Ils » vous grugent, poursuivait la vieille fille, vous guérissez leurs malades et la gloire est pour eux.

Ferdinand Worms jetait un bref regard à sa secrétaire. Il la trouvait laide et la plaignait : la laideur étant un mal contre lequel il ne pouvait rien.

— Mademoiselle Jésus, disait-il, on ne dépouille jamais quelqu’un de son savoir et il n’y a aucune gloire à guérir. J’entends la sonnette, allez ouvrir.

Elle obéissait promptement. La vieille demoiselle était comme une girouette qui ne grince plus.

* * *

En 1924, Blanche Borecque se trouva enceinte pour la seconde fois. Ferdinand Worms en fut contrarié. Sa femme allait sur ses trente-cinq ans et il en comptait lui-même trente-huit, ils avaient pris de graves habitudes et chérissaient leur petit François d’une façon déjà exclusive, — cependant, il n’eut pas la coupable pensée d’utiliser sa science pour changer le destin de son foyer.

Il menait une calme existence, dépourvue de soucis mesquins, et entourait Blanche d’une profonde affection — c’était décidément une épouse commode, silencieuse, d’humeur aimable, sachant recevoir et possédant en mémoire pour le moins mille recettes de pâtisserie. Elle appartenait à cette catégorie de femmes qui détiennent l’instinct maternel avant la puberté. Son fils occupait toute sa vie. Elle regrettait d’être riche par besoin de se prodiguer et craignait qu’un événement imprévu engloutît la future fortune de François. Une nouvelle maternité l’intimidait quelque peu. Elle doutait de pouvoir se multiplier au point d’enfermer deux enfants dans le même cœur et ressentait une gêne à la pensée que l’événement provoquerait la curiosité de son aîné, dont les incessants « pourquoi » l’étourdissaient. Bien avant que sa grossesse fût apparente, Blanche se vêtit de robes vagues et légères, pareilles à des tuniques, qui dérobaient ses formes et accentuaient son allure massive. Les bourgeoises de la ville, se soumettant à la mode des cheveux coupés, abandonnaient leur magnifique toison aux ciseaux affamés des coiffeurs. Worms conseilla à sa femme de les imiter, bien qu’il tînt cette fantaisie pour un vandalisme. Il sentait l’opinion publique aux aguets et craignait que les cheveux de sa femme ne lui offrissent une prise facile ; il n’hésita pas à les lui sacrifier afin de ne pas passer pour « rebelle au modernisme ». D’autant que la chevelure de Blanche ne forçait pas l’admiration : elle était lourde, raide et d’un méchant blond. Pourtant, lorsque la jeune femme sortit du salon de coiffure, chacun se rendit compte — et Ferdinand Worms le premier — combien ce décret de la mode la désavantageait. La disparition de son chignon lui découvrait une nuque de débardeur, musclée et géométrique. La pauvre Blanche, dans ses vêtements trop larges, ressemblait à ces rudes statues de monuments aux morts symbolisant la France éplorée.

Ferdinand Worms examina sa femme avec ennui et convint qu’elle était peut-être pire que laide : ridicule.