« Vous avez raison », disait-elle à la voisine, le docteur Worms est un très grand praticien, je regrette notre algarade du début, du reste il ne m’en tient pas rigueur et nous sommes devenus bons amis.

La constance de Worms ne la troublait pas mais lui procurait un enchantement obscur. Elle savourait comme une victoire inattendue l’amour du médecin. Et les victoires les plus enivrantes sont celles que l’on remporte en ignorant la lutte.

Cependant, près d’un mois s’était écoulé depuis son arrivée. Son père commençait à se lever et les lettres de Ange, espacées et laconiques au début, devenaient pressantes, car l’artiste avait consommé rapidement le pécule de Claire et recommençait à craindre la misère. Le musicien venait d’apprendre la bonne vie et n’entendait pas l’oublier. Les artistes sont des despotes qui ignorent les limites et particulièrement la limite des exigences. Il tyrannisait la malheureuse Claire par des demandes d’argent.

« Je cherche du travail, lui écrivait-il, n’importe quoi une fois de plus. Hélas je vais devoir abandonner ma musique. Tout allait trop bien. Évidemment ton retour arrangerait tout — avouait ce cynique inconscient — Oh ! pourquoi une amante a-t-elle des devoirs paternels. Tu es femme, tu n’es pas enfant, et tu es ma femme. Tu te dois à moi, car tu travailles pour moi. Mais comment en éprouverais-je du remords puisque de mon côté je n’édifie mon œuvre que pour toi, je ne ressens que de la reconnaissance et c’est tellement plus beau, tellement moins lourd, tellement facile entre nous deux. »

Claire interprétait cet égoïsme comme une exigence du génie. Affolée, craignant une faillite de son bonheur, elle avait expédié à Ange des mandats prélevés sur le peu d’argent dont elle s’était munie. Lorsqu’elle fut à court d’argent à son tour, elle écrivit une lettre savamment dosée à son patron, afin de lui réclamer une avance sur ses futurs appointements. Le marchand de vins lui adressa une aumône en l’avertissant qu’il ne s’agissait pas d’un précédent, mais d’un fait isolé, unique, dont il espérait qu’elle se souviendrait. Cet argent transita seulement à Bourg et retourna immédiatement à Paris où Ange le dissipa sans plus tarder. Alors, Claire eut recours à des expédients. Elle fit demander également à son père, une avance sur son salaire, elle emprunta à la voisine des sommes dérisoires qu’elle jetait dans les poches percées du musicien.

« Pardon ! mon grand homme de ne pouvoir faire plus, écrivait-elle en réponse aux jérémiades de son amant ; je vais rentrer bientôt, et alors tu seras à l’abri de la misère ».

L’éloignement la terrorisait, elle pressentait une accumulation de forces mauvaises qu’elle avait hâte d’affronter. Il lui semblait que sa seule présence dissiperait la nuée de soucis assaillant Ange Soleil. L’état de santé de Rogissard ne s’opposait plus à son départ. L’employé de gare jouissait maintenant de toute sa raison, il se levait, accomplissait quelques pas et demandait à boire. Il était plein d’entrain malgré son extrême faiblesse.

— Ouf, disait-il, à tout venant, que c’est bon de vivre après une pareille secousse. Cela fait plaisir de se savoir le corps et la tête à ce point solide.

« Alors fillette ? demandait-il à Claire, que penses-tu de ton vieux père ? Hein, suis-je robuste mille Dieu, le vieux bois c’est le vieux bois. »

Le bonhomme on le voit trouvait sa résurrection une excellente chose et prenait goût aux petits soins. Il appréciait la présence de sa fille et projetait de la faire demeurer auprès de lui.