Son intelligence refusait de croire à l’amour physique. Le désir n’était pour lui qu’un banal appétit des sens aussi agréable à assouvir que la faim ou le sommeil mais dont l’apaisement engendrait une tristesse de la chair. Rien de cérébral ne participait à ses étreintes et comme l’amour ne le harcelait pas, il était devenu chaste par manque d’ardeur.

L’incident des deux vieillards le déconcertait. Certes, il l’avait dit, tous deux obéissaient à une routine sexuelle, cependant cette persévérance glorifiait l’amour et, pour la première fois peut-être, Ferdinand Worms devinait que l’acte comporte du sentiment ; il commençait à voir dans un amoureux une divinité en puissance.

Il pensa à Claire ouvertement car, sans trêve, l’image de la jeune fille sommeillait dans sa mémoire et il fut honteux de mêler à des pensées impures celle qu’il s’appliquait à spiritualiser. Furtivement, il évalua le corps de la fille Rogissard. Il se souvint de sa bouche humide, de son regard brillant, de ses formes à peine esquissées, mystérieuses infiniment. Il n’aurait pas cru porter en lui de tels souvenirs. Y avait-il donc quelque part dans son être, échappant à son contrôle, un coin secret où croupissaient des pensées douteuses et des désirs repoussés ?

Oui ! le corps de Claire ondulait devant ses yeux, dans les vitres embuées du pare-brise comme une vision née du froid. Pour échapper au danger de ces évocations charnelles, Ferdinand essaya de se distraire avec le froid ; depuis un bon moment, il ne l’éprouvait plus. Le froid ! une scène de son enfance concrétisait le mot ! Un hiver, il avait placé des pièges à moineaux dans la cour de la caserne, après avoir balayé la neige ; un oiseau s’était laissé prendre. Il était raide et dur et pesant ; le fil de cuivre du piège collait aux doigts. Le petit Ferdinand avait reçu comme un choc l’odieuse impression causée par cette bête morte, absolument morte, puisque la dépouille ne connaissait pas cette sorte de vie de la décomposition, et par ce métal brûlant et poisseux de froid. De froid ! De froid ! Si le froid saisissait le corps de Claire, quelle statue austère cela donnerait ! Worms voyait des seins de vierge antiques, brutaux et secrets, un ventre plat, parcouru d’un frisson immobile, un pubis délicat, et des jambes révoltées contre la pesanteur. Un lent désir naissait en Ferdinand, un désir impérieux et dru pareil à la croissance d’une racine qui crissait dans sa chair comme une lame dans un fruit vert. Worms se concentra sur la conduite de son automobile. Non ! il ne voulait pas subir une emprise aussi totale, il refusait de se soumettre aux complaisances d’une imagination qu’il avait crue aride. Il acceptait d’aimer Claire un peu parce qu’il ne croyait pas en Dieu et parce qu’il y avait en lui de la place pour un Dieu. Mais il s’insurgeait contre une possession totale. Il avait besoin de sa maîtrise, de sa lucidité, de son calme, de l’apathie de ses sens pour être vraiment soi-même, pour subsister et se poursuivre.

— Sacristi, murmura-t-il, voilà bien des souffrances en perspective.

Car il avait un principe de vie avec lequel il voulait être loyal coûte que coûte.

Mais les principes sont des accidents survenus aux volontés. Le médecin fut bientôt convaincu qu’il désirait Claire, malgré sa raison.

— Comment ! s’exclama Worms en arrivant chez lui, tu n’es pas encore couchée, Blanche, dans ton état…

Il disait cela moins par sollicitude que par irritation contre sa femme dont, ce soir, la vue lui était insupportable.

Dieu ! qu’il la trouvait laide avec ses traits tirés qui mettaient une morne fixité dans son regard et sa taille ample, informe, ballonnée par un ventre pointu, pas symbolique du tout.