Elle reprit le chemin de Vaugirard d’un cœur léger, prête à affronter des renoncements, à braver des difficultés. Elle avait à nouveau soif de dévouement.

Quant à Ange Soleil, il se hâta vers ses amis de la butte, lesquels firent rapidement crouler à coups de dés ce qui demeurait de la générosité de Worms.

CHAPITRE VII

Félix Blanchin, le patron de Claire Rogissard, gérait depuis de nombreuses années son entreprise de vins en gros, rue Notre-Dame-des-Champs, à proximité du cimetière Montparnasse. C’était un quinquagénaire assagi par les affaires. Il avait connu dans ses débuts de grandes difficultés et se vantait d’être arrivé à Paris en bourgeron bleu. Au début de ce livre, nous avons vu la façon rigide dont il traitait son personnel, ne tolérant aucun écart, ne pardonnant aucune faute ; il conduisait son commerce comme un attelage et tous ses employés traînaient leur charge, gaillardement, sans faiblir, en gens garantis contre les faiblesses par une permanente menace de renvoi. À vrai dire, Félix Blanchin n’était pas un tyran — on ne tourmente pas une montre — , il laissait ses gens fonctionner en paix ; chacun était un rouage dans le mouvement de la maison, il ne réclamait de ces rouages que la vérité de leur fonction.

Cet homme implacable remarqua Claire parce qu’elle travaillait consciencieusement, sans dépression, ni fièvre ambitieuse.

— Voilà, ma foi, une secrétaire modèle, se réjouit-il.

Il l’attacha à son service personnel afin de l’éprouver. La jeune fille triompha des menus pièges qui lui furent tendus. Félix Blanchin avait un frère dans les ordres et faisait appel à lui lorsqu’il voulait sonder une nature imperméable. Il entretint ce dernier de son employée.

— C’est une fille capable, expliqua-t-il, je voudrais me l’annexer, en faire l’amazone de mon affaire. Elle a de l’envergure et de la modestie, je la crois intelligente et désintéressée, j’aimerais être secondé par cette femme. Les hommes sont pour la plupart incapables ou passifs. Les rares hommes d’action sont bouillants ou cupides. Il me faut le concours de cette fille.

— Est-elle jolie ? demanda l’abbé.

— Non, affirma Blanchin qui n’aimait pas les blondes.