Il hésita à sortir ; maintenant la ville lui paraissait pleine de maléfices.
Ange arpenta la chambre, fouillant ses poches rageusement ; le moindre billet de cent francs lui eût semblé un capital inouï à l’aide duquel il se serait senti capable d’édifier une fortune. Oui, cent francs maintenant lui suffiraient à recommencer. Il irait les jouer, certes, mais il les jouerait pour gagner, non en amoureux du hasard, et le hasard obéit à ceux qui le commandent.
À grand peine il totalisa dix-huit francs. De quoi manger ce jour. Claire devait également détenir une vingtaine de francs. En se modérant, ils attendraient le quinze du mois, alors la jeune fille pourrait demander un acompte. Le musicien reprit espoir. Il allait blottir sa faiblesse contre le sein de Claire, car il rejoignait l’état de débilité totale dans lequel elle l’avait trouvé. Sa seule inspiration du moment était de retrouver sa maîtresse afin de lui révéler ses excès et le dénuement où il les avait conduits. Elle le consolerait, mieux, lui pardonnerait, c’était surtout d’une absolution que Soleil avait besoin !
Il se rendit à pied rue Notre-Dame-des-Champs et parvint devant la maison Blanchin précisément à l’instant où Claire en sortait. La fille Rogissard réprima un élan joyeux. Pour la première fois Soleil avait une délicate attention qu’elle interprétait comme une crise d’amour particulièrement impérieuse. Elle vint se pendre à son bras, toute chavirée par une joie délicieusement improvisée.
— Tu es un Ange, lui chuchota-t-elle, Dieu que ton parrain a eu raison.
Ils firent quelques pas en silence. Soleil trouvait intempestif le plaisir de Claire, en tout cas peu apte à provoquer sa confession. Sa figure triste et son mutisme surprirent la jeune fille, elle l’assaillit de questions mais il attendit que l’inquiétude intervint dans la curiosité de sa compagne avant de lâcher le pénible aveu de sa prodigalité. Il creva l’abcès tout à coup, comme on fouaille une douleur pour la vaincre, et le vida jusqu’au germe. Il avoua tout : sa découverte du jeu, l’ardent plaisir qu’il y prenait, son infortune, la frénésie de sa passion et le honteux bien-être procuré par sa promiscuité avec des gens interlopes. À mesure qu’il se dévoilait, sa laideur lui apparaissait et l’excitait. Il trouvait du plaisir à se souiller, à se noircir, à forcer le vilain tableau dans lequel il se blottissait. Des larmes de rage rendirent sa confusion pathétique. Claire était bien un peu ennuyée d’apprendre le délabrement de leur bourse mais un tel mea culpa, l’aspect d’un pareil abandon la faisait frémir d’allégresse. Elle ne voyait dans la faute de son amant que le triomphe de son repentir et elle en concevait une félicité infinie.
— Console-toi, va, lui dit-elle, plaie d’argent n’est pas mortelle, et puis ne suis-je pas là ?
Tant d’abnégation et de confiance ébranlèrent le cynisme par nonchalance du musicien. Il aima sa maîtresse à cause de l’amour qu’il lui inspirait. Rien n’était perdu puisqu’il pouvait à ce point subjuguer. Oui, elle saurait dénouer l’écheveau.
Ange sourit de soulagement, il se laissait recueillir une seconde fois, mais maintenant il se tiendrait coi dans la quiétude que Claire sécrétait. Il venait de rencontrer avec effroi le fantôme d’une misère oubliée. Dorénavant, il saurait vivre au ralenti, à l’ombre de menus plaisirs. Jamais pénitent ne fut animé d’une bonne volonté plus sincère. Là, dans la rue, il aurait été capable de composer un hymne d’allégresse, à la fois triste et trépidant ; il le sentait enfin, ses sentiments partaient en sonorités : un fracas de cuivre marquerait l’explosion de sa joie à laquelle succéderait le brusque silence de l’étourdissement, du vide cérébral ; puis s’élèverait un solo de flûte représentant la voix de la raison — bientôt soutenu par les lamentations des violons.
— Ma petite Claire, ma petite Claire, je tiens une idée formidable, cria l’artiste. Ah ! comme l’art est miséricordieux, il vient me tirer par la manche dans les moments pénibles.