— Oui, dit résolument Ferdinand.
À cet instant, le téléphone tinta. C’était Faber qui demandait conseil à Worms sur un cas de méningite.
— Vous voyez, murmura le médecin, après avoir secouru son collègue, vous voyez, malgré ma perversion, je demeure tout de même une parcelle de vérité dans le mouvement universel.
CHAPITRE XIV
Le second mariage de leur fils plongea les parents de Worms dans une noire indignation.
— Comment, écrivit la colonelle, après t’être élevé au tout premier rang des personnalités de ta ville, voici que tu commets la plus banale, la plus midinette des mésalliances, tu épouses ta secrétaire, toi, le docteur Worms. Mais, mon cher fils, tu pouvais enfin prétendre aux meilleurs partis ; ton père et moi savons bien que Bourg ne compte pas une seule femme libre, veuve ou demoiselle, qui ne soit sensible à ta gloire, ton éducation et ta fortune.
Le père Worms se lamenta. Il alla de ferme en ferme expliquer aux paysans indifférents que son fils devait avoir perdu la raison à soigner celle d’autrui.
Il jura à sa femme de ne jamais remettre les pieds chez son fils et refusa d’assister à la cérémonie bien que celle-ci lui fournît l’occasion d’endosser une ultime fois son uniforme de gala. À part soi, il trouvait Ferdinand diantrement stupide de s’enchaîner à nouveau alors qu’il aurait pu jouir de sa liberté. Faut-il que cette gueuse soit habile pour le traîner devant le maire, grondait le vieillard.
Il l’avait aperçue aux obsèques de Blanche où elle lui avait fait bonne impression par son maintien, sa réserve et sa discrète activité, mais il ne voulait plus en convenir et reniait son premier jugement. Il ne doutait pas que Claire appartînt à ces perfides gourgandines qui sont des tiques de ménages et des mangeuses de veufs. Après avoir dédaigné la carrière militaire, son fils lui infligeait une seconde déception. Il résolut de contrebalancer cette double faillite d’un Worms en faisant du petit François un être d’élite, dur à la vie, c’est-à-dire ami du danger et ennemi des femmes. Il lui inculqua des principes rigoureux, incompréhensibles pour l’enfant. Afin de l’aguerrir, il l’envoyait faire des courses en pleine nuit malgré les protestations de sa femme. Il l’obligeait à toucher des vipères mortes, à tuer des taupes, à plumer des volailles, à s’ôter soi-même des échardes, à accomplir enfin mille exercices baroques qui provoquent généralement une répulsion. Il lui défendit de jouer en compagnie des petites filles du village et lui expliqua en termes savoureux qu’un homme digne de son sexe doit envelopper dans un même mépris tout ce qui ne pisse pas debout. Il arpentait la commune tout autant que le facteur et savait les noms de tous les chiens. Son petit-fils marchait dans son ombre. Le colonel s’habillait de coutil l’été et de velours l’hiver mais il arborait en toute saison un feutre à larges bords et des bottes de cuir souple. Il aimait la compagnie des villageois.
— Il n’est pas fier, assuraient ceux-ci. Car il parlait volontiers et s’appliquait à les divertir.