— Et comment, je lui réponds. Tu ne penses pas que j’ai traversé le mont Cenis pour venir me rendre compte si l’eau de Turin est suffisamment javellisée.
Sur ces entrefaites, le chef d’orchestre arrête ses zèbres et triture un petit micro planté en avant de l’estrade. Il se met à raconter sa vie, mais comme il le fait en italien, je ne peux que m’intéresser aux plis de son pantalon. Dès qu’il a fini de débloquer, voilà une môme qui s’amène, une vraie. Aussitôt je révise mon jugement concernant les femmes transalpines, parce que si ce n’est pas à celle-là que Léonard de Vinci rêvait en peignant la Joconde, c’est sûrement à la dame qui tient les lavatories à l’angle des boulevards Poissonnière et Sébastopol.
Cette môme-là a des cheveux châtains sombres, soigneusement séparés par une raie, des yeux couleur noisette et un tas de trucs épatants que je ne veux pas vous détailler pour ne pas vous empêcher de roupiller. Rappelez-vous d’une chose : c’est que son constructeur savait travailler ; ses yeux et sa bouche ça fait une belle tierce à cœur.
Je siffle mon Martini et je mets toute grande l’antenne parce que cette poupée s’apprête à pousser une romance. Si vous n’avez jamais entendu chanter l’air de « la mer calmée » de la signora Butterfly, par la plus belle voix d’Italie, vous pouvez d’ores et déjà demander votre passeport à la préfecture. Je connais l’opéra de Pantruche, le Metropolitan de New York, la Scala de Milan, la Monnaie de Bruxelles, mais jamais je n’y ai entendu un timbre pareil. À côté de cette poupée, Lily Pons et Georie Boué sont juste bonnes à vendre des pingouins pendant l’entracte, moi je vous le jure, et San Antonio n’avance jamais rien à la légère.
Quand elle a fini, ma chanteuse à la voix d’or entame La Mer de Trenet, ce qui prouve qu’elle est éclectique dans ses chansons et qu’elle a un penchant pour la marine. Le public se met à baver d’admiration et les garçons en profitent pour torcher les consommations des clients. Autour de la terrasse, il y a une barrière blanche contre laquelle se pressent les passants : tous les peigne-zizi qui n’ont pas le temps de venir s’asseoir ou qui sont trop fauchés pour s’offrir un apéro de luxe.
Machinalement, je regarde la foule extasiée et je fronce les sourcils. À deux pas de moi, j’aperçois le tueur dont je vous ai parlé. C’est un épouvantail de deux mètres de haut qui passe aussi inaperçu qu’une auto de pompier dans la vitrine d’un marchand de couronnes mortuaires. Il a la physionomie d’un type qui a reçu le contenu d’une benne basculante sur la trompette. Sa tête énorme ressemble à une courge ; il a des yeux de goret lubrique et le sourire du bonhomme qui vient d’être guéri de la constipation par les petites pilules Toucan. Je sais son nom : Tacaba, s’il n’est pas issu d’un croisement d’un bull-dog et d’une horloge normande, il doit être mexicain. Il a travaillé longtemps en Amérique et il s’est évadé d’un pénitencier deux jours avant de passer à la grande friture.
Au moment où mes yeux se posent sur lui, il détourne la tête et voilà que je sursaute et que je ne prête pas plus d’attention à ma belle chanteuse que s’il s’agissait d’une marchande de poissons proposant sa camelote. Quelque chose me dit que ce n’est pas par hasard que ce gorille se trouve sur mon chemin. Est-ce que quelqu’un se douterait de mon voyage en Italie et des raisons de ce voyage ? Ça alors, ce serait le bouquet.
Sur l’estrade, la jolie gosseline hurle que la mer a bercé son cœur pour la vie. C’est la fin de la chanson. Elle salue un coup à droite, un coup à gauche et s’en va au milieu des applaudissements. Je règle ma consommation et je me fais la paire.
La musique c’est bien joli, mais comme je ne suis pas pressé d’aller apprécier celle des anges, je préfère me rendre compte de certaines choses importantes. La plus importante pour l’instant consiste à m’intéresser aux agissements de Tacaba, pour le cas où ce rescapé de la chaise aurait l’intention de m’envoyer dehors.
Un orage se déclenche brusquement. Ce n’est pas grave, mais je décide néanmoins de repasser à mon hôtel afin d’y prendre la chouette gabardine que Félicie — ma brave femme de mère — m’a offerte pour mon anniversaire. Je grimpe dans ma chambre et l’endosse ; c’est un imper d’officier américain couleur caca d’oie avec des épaulettes et des boutons tout ce qu’il y a de marrant. Comme Félicie ne fait jamais rien à moitié, elle m’a acheté, en même temps, un chapeau imperméable, à l’intérieur duquel je pourrai, quand je serai à la retraite, élever des poissons rouges.