Alors, je m’offre une bonne dose de culot.

— Et comment ma cocotte, affirmé-je effrontément. J’en sais long sur toi et je ne suis pas le seul.

Je la guette du coin de l’œil. Elle s’est versé un nouveau glass et commence à le siroter tout en réfléchissant.

— Bruno, fait-elle soudain, je voudrais te dire deux mots en particulier.

Docilement, il la suit à l’avant du bateau. Je regarde autour de moi. Il n’y a personne, excepté le matelot qui tient la barre dans le poste de pilotage ; mais il est occupé par sa besogne et ne me prête aucune attention. C’est le moment d’essayer un petit coup. Tout à l’heure, lorsque les deux tordus m’ont passé les poucettes, j’ai employé un petit truc qui a souvent réussi à des crapules de ma connaissance. Ce truc en question consiste à tordre légèrement le poignet au moment où on frappe la partie mobile de la menotte dessus. De cette façon, le bracelet forme une boucle plus large. En ramenant ensuite le poignet dans sa position normale, c’est-à-dire à plat, on peut quelquefois dégager toute la main. J’essaie de me libérer les pognes, à tout hasard. Je suis bien décidé à tenter l’impossible. Je sais bien qu’un de ces quatre, tout malin que je suis, un pied-plat quelconque me farcira, mais je voudrais, auparavant, lui démontrer à quoi ressemble un type surnommé San Antonio lorsqu’il se met en rogne.

Je m’escrime comme une mouche sur du papier collant. Qu’est-ce que font la môme Else et le Bruno ? Ils doivent manigancer un fourbi pas ordinaire.

Je tire sur la chaîne, ma main décrit des mouvements de reptation, elle doit être toute bleue, je sens mes muscles qui se ratatinent et mes jointures qui craquent. Je continue à forcer et ma paluche se dégage. Je l’ouvre et la referme alternativement une douzaine de fois pour voir si elle fonctionne encore. Tout est O.K. Je fonce en avant, en deux pas j’atteins le rouf et je dégringole l’escalier de bois. Mon intention ? Trouver la cabine de radio — j’ai perçu une antenne sur le pont — et me débrouiller pour envoyer un message. Chaque seconde est un siècle, il faut agir vite. Si seulement j’avais encore mon feu ! Le matelot au gouvernail n’a pas remarqué ma fuite car il aurait gueulé. Soudain mon regard se pose sur un aspirateur que le steward a abandonné dans un coin. Il me vient une bath idée. J’ôte ma veste et l’entortille après l’aspirateur. Puis je me précipite à un hublot, l’ouvre et flanque l’appareil au bouillon. Ça produit un gros plouf. Je pousse un cri, dans le style du Jules qui ne sais pas nager et qui a la trouille. Un instant, ma veste freine l’engloutissement de l’appareil ; dans le bouillonnement des flots, on jurerait que c’est bien d’un homme qu’il s’agit. Le truc a réussi. Venant du pont, des exclamations me parviennent, j’entends même des coups de feu. Ces pauvres cloches croient que je me suis jeté à la flotte pour éviter d’être torturé.

L’essentiel est maintenant que je trouve une planque. Sur un yacht de plaisance, ça n’est pas facile. Si je reste dans la coursive, je vais être découvert d’un instant à l’autre. Je pousse une porte, au petit bonheur la chance. Et la chance continue de me sourire, car il n’y a personne dans cette pièce. Je referme la lourde doucement. Il était temps, j’entends un bruit de pas dans le couloir.

*

La cabine dans laquelle je viens de m’introduire est ravissante. C’est celle d’une femme, because il y a plein d’objets de toilette féminins et des dessous de soie rose qui laisseraient un eunuque rêveur.