« Et nous n’y allons pas ? C’est bien avisé ! De loin, j’aime voir ces tourbillons, s’écria-t-il. C’est ici la cuisine de Nergal, le coq flamboyant[*], où il ne rôtit que des Léviathans et des Béhémoths ! Le moindre de ses plats est deux fois plus grand que notre vaisseau ; mais quand El Adonaï détruira tous ces dieux abominables et jugera tous les hommes, c’est Nergal qui sera bien attrapé, lui le coq dont la tête touche au ciel et les pieds la terre, et les Béhémoths, et les Léviathans ! El Adonaï les servira tout cuits aux enfants d’Israël et c’est nous qui les mangerons !

— Ne te tairas-tu pas, tête de bœuf ? s’écria Chamaï en colère, et nous rapporteras-tu ici les sottises de vos gens de Dan et les visions des ivrognes d’Ephraïm ?

— Seigneur des cieux ! mugit Jonas, ce ne sont pas là des visions, capitaine, et tu peux l’apercevoir comme moi. Que vont-ils dire, à Eltéké, quand je leur raconterai que j’ai vu la cuisine de Nergal ? Voici qui est plus curieux que toutes les bêtes curieuses ! »

Chamaï lui ferma la bouche d’un fort coup de poing.

« Bon, bon, grogna Jonas ; je me tais, je me tais ; du moment que cela te déplaît, je ne dirai plus rien. »

Nous avancions rapidement vers le nord, au grand désespoir d’Aminoclès et de ses Phokiens, qu’Himilcon et les matelots se divertissaient à effrayer.

« Tiens, disait Himilcon, maintenant que tu as vu la montagne des Kyklopes et que le jour se lève, regarde bien, là-bas, à droite et à gauche. C’est la Charybde qui avale les navires, et c’est Scylla qui les mâche avec ses gueules. Les vois-tu ? Entends-tu leurs hurlements ?

— Moi, dit un matelot, j’ai vu la Charybde qui reniflait trois gaouls et cinq galères aussi aisément que je bois une coupe de vin.

— Et moi, répliqua un timonier, j’ai vu les têtes de Scylla qui secouaient une flotte au milieu de l’écume, tellement fort que le corps de l’amiral, ayant été lancé en l’air, alla retomber dans le grand fourneau des Kyklopes, là, derrière nous.

— Et moi, déclara Himilcon[*] qui tenait à garder le dernier mot, je les ai vues de bien plus près. Étant assis de nuit sur l’avant du navire, par un ciel nuageux, et cherchant à distinguer la constellation des Cabires, voilà qu’une des gueules de Scylla s’approche tout doucement derrière moi et me saisit mon bonnet, croyant trouver ma tête dedans, et comme je me retournais, la Charybde m’avala d’un coup une outre du meilleur vin de Béryte et trois fromages secs de Judée.