A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de bonne heure avec leurs marchandises.
Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs, descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les torches qui servent à attirer le poisson curieux.
Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même, quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre.
« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ? J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai rien vu.
— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres !
— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer.
— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien loin ?
— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes elles-mêmes.
— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout de ce côté. C’est un fameux cuisinier. »