— Pourtant ils les connaissent, répondit Gisgon. J’en ai vu aux mains des Celtes. Leurs lances, dagues et haches de pierre sont bien taillées, polies et affilées, et eux-mêmes sont de braves gens. »

Sur mon ordre, Gisgon demanda à ces insulaires s’ils connaissaient les Phéniciens.

Ils répondirent que leurs frères, les Kymris du continent, leur avaient parlé d’étrangers à teint brun et barbe noire, venus dans des navires avec les plus belles choses du monde, mais que nous étions les premiers qu’ils voyaient.

Je leur fis des présents et je leur donnai du vin à boire, au grand regret d’Himilcon, qui voyait notre provision diminuer. Ils avalèrent avec délices cette boisson nouvelle pour eux. Puis, quand ils eurent la tête échauffée, ils commencèrent à nous faire des démonstrations d’amitié, tout en criant, en se démenant et en se disputant entre eux. Mais ils avaient l’air si bons et si francs qu’ils ne nous inspiraient aucune crainte. En fin de compte, ils s’en allèrent, disant qu’ils allaient chercher de belles choses pour nous les rapporter en échange de nos magnifiques présents et qu’ils reviendraient avec toute la population de l’île le soir même au plus tard. Mais ils ne revinrent que le lendemain matin, sans rien nous apporter. Il est vrai qu’ils arrivaient en troupe, hommes, femmes, enfants. Ils se précipitèrent dans notre camp avec une telle expansion d’amitié, tant de bruit, tant de questions, tant d’accolades, tant de discours et parlant tellement tous à la fois, que je faillis en perdre la tête. Ils tenaient absolument à se rendre utiles et mettaient tout en désordre sous prétexte de nous aider à tout mettre en place. Toutefois, de tous ces objets si nouveaux pour eux, et qu’ils admiraient à grand renfort d’exclamations et de gestes, ils ne dérobèrent rien, et se montrèrent scrupuleusement honnêtes. Bruyants, indiscrets, questionneurs à l’excès, ils furent insupportables à force de vouloir être agréables et polis. Le pauvre Hannibal ne savait où se mettre, persécuté par les sauvages qui voulaient tous toucher à sa cuirasse et regarder son casque de près. Quant à Chryséis et Abigaïl, il leur fallut se fâcher pour empêcher les femmes des insulaires de les déshabiller. Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Guébal. Ils s’étouffaient autour du singe, mettant au comble de l’aise Bicri et Dyonisos, fiers de leur élève à quatre mains.

Ils s’étouffaient autour du singe.

« Ha ! s’écria Hannibal, en les bousculant à grands coups de poings, ce qu’ils laissaient faire amicalement et en riant ; ha ! que Jonas n’est-il ici ! Quel effet ne produirait pas sa figure et sa trompette sur ces remuants sauvages ! »

En l’absence de Jonas, le singe, les autres trompettes et la cuirasse d’Hannibal se partagèrent l’admiration de nos visiteurs. Pour moi, préoccupé avant tout du double objet de mon voyage, découverte de terres nouvelles et acquisition d’objets précieux, je les interrogeai de mon mieux sur la configuration et la situation exacte, tant de leurs îles que de la grande terre devant laquelle nous avions passé.

Ces sauvages sont intelligents et même hardis navigateurs, car ils s’aventurent fort loin sur leurs barques de peaux cousues. J’appris d’abord que les îles par moi découvertes sont au nombre de douze, et toutes petites[1]. Nous étions sur la principale. Quant à la grande terre de Preudayn, d’après ce que m’en dirent les indigènes, elle serait aussi considérable que le Tarsis, car il ne faut pas à leurs barques moins de deux mois pour en faire le tour. Je pressai les sauvages de m’apporter quelques objets de trafic : ils finirent par se décider, et dès le lendemain mon camp fut régulièrement approvisionné de poisson, de coquillages et de venaison qu’ils apportaient de la grande terre. Quant à du grain ou à des légumes, il n’en était naturellement pas question, car ils ignorent la culture. Pourtant plus tard il nous arriva de Preudayn une certaine quantité d’orge et d’un autre grain comestible ; il paraît que dans l’intérieur quelques tribus commencent à cultiver la terre.

Une chose qui me frappait, c’était la grande quantité de bijoux et d’objets en étain que portaient ces insulaires. Je les questionnai sur la provenance de cet étain si blanc, si pur et si beau. A ma grande surprise et à ma grande joie, ils me répondirent qu’il venait de l’île même où nous étions. On comprend que je ne remis pas au lendemain la visite des gisements. J’y allai sur-le-champ, accompagné d’Himilcon, de Gisgon, d’Hannibal et de quelques hommes. La découverte était immense, inappréciable. L’île n’était qu’une vaste mine d’étain !