— Sans doute, répliqua Hannon.
— C’est exécrable, dit Himilcon le dernier. Tiens, donne-m’en encore un peu. »
Hannon lui passa une corne. Le pilote la vida d’un trait.
« C’est écœurant, conclut-il, mais passe-m’en encore une autre corne. Après tout, cela vaut toujours mieux que de l’eau. »
Himilcon et Hannibal finirent par se réconcilier tout à fait avec la boisson des sauvages. Il me parut même que le pilote se réconciliait un peu trop. Nous finissions de manger quand on appela Hannon du dehors. Le jour commençait à poindre.
« A la trompette, vivement, dit-il en rentrant, et apprêtons-nous ! » Jonas emboucha aussitôt son instrument et en tira des sons formidables, pendant qu’Himilcon achevait de vider les cornes, en protestant que cette boisson était répugnante et qu’il ne l’avalait que par horreur de l’eau.
Un instant après, le son lointain de la trompette phénicienne nous répondit en sonnant joyeusement le ralliement. C’était le signal du départ. Nous sortîmes, Hannon et Jonas en tête. Les sauvages s’écartaient sur notre passage, donnant les marques du plus profond respect. Une demi-heure après, nous étions au milieu de nos compagnons, Hannon dans les bras de Chryséis, Jonas dans les étreintes de Guébal, et Chamaï tellement occupé à embrasser Abigaïl, qu’il ne vit même pas Hannibal, Himilcon et Bicri se donner cette douce satisfaction de rosser les trois sauvages les plus voisins.
Cette manière de leur faire nos adieux les indisposa-t-elle contre nous ? Ou bien, la singularité de notre rencontre avec nos camarades et le départ de Jonas leur apprirent-ils les qualités terrestres et l’imposture de leur dieu ? Toujours est-il qu’ils nous accompagnèrent jusqu’à nos navires à coups de pierres et coups de lance ; mais nous étions en nombre et bien disposés à les recevoir. Nous pûmes nous embarquer heureusement, sans perdre personne, et même sans blessures sérieuses. Parmi ceux qui reçurent des horions, je dois signaler Jonas, dont le nez fut irrévérencieusement entamé par une pierre, que lui lança un de ses anciens et fervents adorateurs.
« Enfin, m’écriai-je, dès que nos navires eurent pris la mer et commencèrent à s’éloigner de cette côte inhospitalière, enfin Hannon, tu vas nous raconter tes aventures. Je ne doute pas qu’elles ne soient des plus intéressantes et des plus accidentées.