— Et que buviez vous, dans ces marais croupis ? dit Himilcon.

— L’eau vaseuse et saumâtre.

— Triste boisson, soupira le pilote. Je ne la connais que trop !

— A la fin, continua Hannon, Jonas, qui sonnait à chaque instant de sa trompette pour attirer l’attention des habitants, s’il y en avait, finit par se faire entendre d’une troupe de Souomi qui émigraient vers l’est. Ces sauvages fuyaient devant les Kymris, et aussi devant les Guermani du sud, gens de taille gigantesque, roux de cheveux et très-féroces. Ils détruisent partout les anciens habitants du pays, et s’emparent de leurs territoires. Aux éclats retentissants de la trompette de Jonas, les sauvages nous entourèrent, stupéfaits d’admiration. Tout en nous les surprenait, mais surtout, pour ces peuples imberbes et assez chétifs, la barbe et la taille de Jonas étaient extraordinaires ; trompette et barbe aidant, nous leur inspirions une terreur superstitieuse. Je ne tardai pas à m’en apercevoir, et je l’exploitai à notre profit. C’est ainsi que nous les avons suivis vers leur nouvelle demeure, que nous les avons vus construire ce village où nous étions et que nous y sommes restés, Jonas comme dieu et moi comme son prêtre. Mais, dans toute ma grandeur, je pensais sans cesse à vous, à nos navires, au ciel brillant des rivages de la Grande Mer et à la chère Sidon.

Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette.

— Où nous retournons cette fois, dis-je aussitôt ; car à présent j’ai été aussi loin qu’un homme peut aller, et l’heure du retour est arrivée.

— Vive le roi ! s’écria Chamaï ; nous allons donc revoir le soleil !

— Et boire du vin ! s’écria Himilcon en jetant son bonnet en l’air en signe d’allégresse.