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Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429
En sont tenus à grand' misère,
Hélas! esclaves malheureux
De leurs biens, les crapauds hideux!
L'argent n'est bon que pour répandre;
C'est ce qu'ils ne savent comprendre,
Mais toujours cherchent à prouver
Qu'il n'est bon que pour conserver.
En cette erreur ils l'emprisonnent,
Ne le dépensent ni le donnent;
Tant de biens seraient répandus,
Si tous on les avait pendus.
Car enfin il faut bien qu'ils quittent
Cet or et que d'autres héritent,
Qui gaîment le dépenseront
Et nul profit ne leur rendront.
Encor n'ont-ils pas l'assurance
De tant conserver leur finance;
Car tel y peut mettre la main
Qui tout emporterait demain.
Aux richesses font grande injure
Qui leur ravissent leur nature;
Car leur nature est de courir
Pour gens aider et secourir
Sans jamais être emprisonnées,
Pour ce Dieu nous les a données.
Or ils les cachent au-dedans;
Mais richesses de tels tyrans,
Qui mieux selon leurs destinées
Veulent être disséminées,
Savent se venger noblement;
Car après eux honteusement
S'acharnent, les brisent, les hersent
Et de trois glaives leur coeur percent:

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Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439
Li second qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en nes tole ou emble,
Quant il les ont mises ensemble,
Dont il s'esmaient sans cessier;
Li tiers est dolor du lessier,
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement se vont decevant.
Ainsinc Pecune se revanche,
Comme dame roïne et franche,
Des sers qui la tiennent enclose.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschéans veillier,
Et soucier et traveillier.
Sous piés si cort les tient et donte,
Qu'elle a l'onor, et cil la honte,
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu n'est-ce pas faire en tel garde,
Au mains à celi qui la garde;
Mès sans faille ele demorra
A cui que soit quant cis morra
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent,
Et tant as esperons la batent,
Qu'il s'en aésent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dedalus prennent exemple,
Qui fist eles à Ycarus,
Quant par art, non mie par us,
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel font cil à Pecune,

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D'abord c'est travail d'acquérir[27b], 5463
Le second qui les vient férir,
C'est la crainte qu'on ne leur prenne
Cet or acquis à si grand' peine,
Dont ils sont navrés sans cesser;
Puis la douleur de le laisser.
Ainsi, comme ai dit tout à l'heure,
L'avare malement se leurre.
Pécune ainsi sait se venger
En reine, et sans les ménager,
Des serfs qui la tiennent enclose.
Elle en paix se tient et repose
Et fait tous ces méchants veiller,
Se soucier, se travailler,
Sous son pied les étreint et dompte;
Elle a l'honneur et eux la honte,
La peine et les chagrins cuisants,
Sous son servage languissants.
Nul profit elle ne veut faire
A qui si durement l'enserre;
Tant qu'un jour il la laissera
N'importe à qui lorsqu'il mourra,
Lui qui n'osait assaut lui faire
Ni la laisser courir sur terre.
Mais eux l'attaquent, les vaillants,
La poussent, lui pressent les flancs
Et tant des éperons la battent
Qu'ils en jouissent et s'ébattent,
Car ils ont le coeur large et grand.
Sur Dédale exemple prenant,
Qui fit par une adresse rare
Des ailes à son fils Icare
Pour ensemble passer la mer,
De même à Pécune au coeur fier

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Il li font eles por voler,5473
Qu'ains se lerroient afoler
Qu'il n'en éussent los et pris:
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains en font les grans cortoisies,
Dont lor proesces sunt prisies
Et célébrées par le monde,
Et lor vertu en sorhabonde,
Que Diex a por moult agréable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Diex qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgié
(Ce ne t'a nus apris fors gié),
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers les vilains nastres,
Et les dampne comme idolastres:
Les chetis sers maléurés,
Paoreus, et desmesurés,
Qui cuident, et por voir le dient,
Qu'il as richeces ne se lient,
Fors que por estre en séurté,
Et por vivre en benéurté.
Hé! douces richeces mortex,
Dites donc, estes-vous or tex
Que vous faciés benéurées
Gens qui si vous ont emmurées?
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon éur
Hons qui n'est en estat séur?

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Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497
Et se tueraient, sur ma parole,
S'ils n'avaient d'elle los et prix.
Ils ne veulent être repris
De cet âpre et malheureux vice
De l'insatiable Avarice;
Mais grand' largesses font les grands
Pour leurs hauts faits rendre éclatants
Et célébrés de par le monde,
Et leur valeur en surabonde.
Car moult est à Dieu gracieux
Coeur charitable et généreux;
Autant put l'Avarice immonde
A Dieu, qui de ses biens le monde
Combla, quand il l'eut façonné,
Comme je te l'ai sermonné,
Autant est Largesse plaisante,
La courtoise et la bienfaisante.
Dieu hait les avares, ces chiens,
Et les damne comme païens,
Esclaves chétifs, misérables
Et lâches et insatiables,
Qui pensent et s'en vont criant
Que s'ils s'attachent à l'argent,
Ce n'est que précaution sage
Pour vivre heureux tretout leur âge.
Douces richesses, dites donc,
Vraiment, avez-vous coeur si bon
Que justement bonheur foisonne
A qui si bien vous emprisonne?
Non. Plus ils vous amasseront
Et plus de peur ils trembleront,
Car du bonheur n'est point l'asile
Le coeur qui n'est jamais tranquille;