[p.107]

Et pour sa noire trahison 5935
Conduit Appius en prison,
Où sans attendre sa sentence
Il mit fin à son existence;
Et Claudius cet imposteur
Eût péri comme un vil voleur,
Si Virginius n'eût sa vie
Sauvé de la foule en furie.
Tant le peuple il vint supplier
Qu'en exil le fit envoyer;
Mais tous par supplice moururent
Ceux qui témoins au procès furent.
Bref les juges sont trop pervers.
Le grand Lucain dit en ses vers[30b]
Que Vertu jamais et Puissance
N'ont ensemble fait alliance.
Mais s'ils n'amendent leurs péchés,
S'ils gardent ces biens arrachés
Par le vol, le juge suprême
En enfer par Satan lui-même
Leur fera meure au col ses lacs.
Je n'excepte rois ni prélats,
Ni juges de quelconque guise,
Soit séculier ou soit d'Église.
Nous ne les comblons pas d'honneurs
Pour exploiter comme voleurs
Les querelles qu'on leur apporte,
Ou fermer aux plaignants leur porte;
Mais pour en personne juger
Procès sincère ou mensonger.
Ils sont les serfs du menu peuple
Qui le pays accroît et peuple,
Et n'a pas voulu les charger
D'honneurs pour voir se rengorger

[p.108]

Et li font seremens et jurent 5943
De faire droit tant comme il durent.
Par eus doivent cil en pez vivre,
Et cil les maufaitors porsivre,
Et de lor mains les larrons pendre,
S'il n'estoit qui vosist emprendre
Por lor personnes tel office,
Puisqu'il doivent faire justice.
Là doivent metre lor ententes,
Por ce lor baille-l'en les rentes.
Ainsinc au pueple le promistrent
Cil qui premiers les honors pristrent.
Or t'ai, se bien l'as entendu,
Ce que tu m'as requis, rendu,
Et les raisons as-tu véuës
Qui me semblent à ce méuës.
L'Amant.
Dame, certes bien me paiés,
Et ge m'en tiens bien apaiés,
Comme cil qui vous en merci;
Mès or vous oï nomer ci,
Si cum moi semble, une parole
Si esbaléurée et fole,
Que qui vodroit, ce croi, muser
A vous emprendre à acuser,
L'en n'i porroit trover deffenses.
Raison.
Bien voi, fet-ele, à quoi tu penses;
Une autre fois quant tu vorras,
Excusacion en orras,
S'il te plaist à rementevoir.

[p.109]

Ces sots qui par serments lui jurent 5969
D'écouter ceux qui les adjurent.
Chacun par eux doit vivre en paix;
Ils doivent punir les forfaits
Et de leurs mains les larrons pendre,
Si nul ne voulait l'entreprendre
Et pour les remplacer s'offrir,
Car Justice doit d'eux venir.
Voilà ce qu'au peuple promirent
Ceux qui premiers les honneurs prirent,
Tel est leur devoir, s'il vous plaît,
Pour ce des rentes on leur fait.
Or te fis, si voulus l'entendre,
Ce que tu demandais, comprendre,
Et les raisons t'ai rassemblé
Qui les meilleures m'ont semblé.
L'Amant.
Certes oui, dame; en conscience,
Comptez sur ma reconnaissance,
Et je vous dis cent fois merci.
Pourtant vous m'avez dit ici,
Comme il me semble, une parole
Si inconséquente et si folle,
Que si je voulais m'arrêter
A vous confondre et réfuter,
Vous n'y sauriez trouver défenses.
Raison.
Je sais, dit-elle, à quoi tu penses.
Une autre fois, quand tu voudras,
Mon excuse tu entendras
S'il te convient que j'y revienne.

[p.110]

L'Amant.
Dont le ramentevrai-ge voir, 5972
Dis-ge cum remembrans et vistes,
Par tel mot cum vous le déistes,
Si m'a mes mestres deffendu
(Car ge l'ai moult bien entendu),
Que jà mot n'isse de ma boiche
Qui de ribaudie s'aproiche;
Mès dès que je n'en suis faisierres,
J'en puis bien estre recitierres:
Si nommerai le mot tout outre:
Bien fait qui sa folie moustre
A celi qu'il voit foloier.
De tant vous puis or chastoier;
Si aparcevrés vostre outrage,
Qui vous faigniés estre si sage.
Raison.
Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre;
Mès de ce me restuet deffendre,
Que tu de haïne m'oposes;
Merveille est comment dire l'oses.
Sés-tu pas qu'il ne s'ensieut mie,
Se leissier veil une folie,
Que faire dole autel ou graindre,
Ne por ce se ge veil estaindre
La fole amor à quoi tu bées,
Commans-ge por ce que tu hées[31]?
Ne te sovient-il pas d'Oraces
Qui tant ot de sens et de graces?
Oraces dist, qui n'est pas nices,
Quant li fol eschivent les vices[32],

[p.111]

L'Amant.
Céans donc je vous y ramène. 5998
Or m'a mon maître défendu
(Car je l'ai moult bien entendu)
Qu'oncques ne sorte de ma bouche
Mot qui chose honteuse touche,
Comme vous fîtes à l'instant;
Il m'en souvient parfaitement.
Mais dès que je n'en suis pas cause,
Bien puis-je répéter sans glose
Et dire franchement le mot.
Il est plaisant de voir un sot
Narguer d'un autre la sottise.
Droit est qu'autant à vous j'en dise
Qui si sage vous déclarez,
Vos excès lors apercevrez.
Raison.
Je crois, me dit-elle, comprendre;
Mais je saurai bien me défendre
A la haine de te pousser.
Comment oses-tu le penser?
De peur d'une sottise faire,
Crois-moi, ce n'est pas nécessaire
D'en faire une autre ou pis encor.
Si j'ai dit d'éteindre d'abord
Cette folle amour qui t'entraîne,
Est-ce te commander la haine[31b]?
Horace a dit, qui n'est pas sot:
Le fol qui veut fuir un défaut
Retombe dans l'excès contraire
Et pire encore est son affaire[32b].