XXXIII
De Lorris Guillaume ici même4295
Mourut sans finir son poème;
Mais, après plus de quarante ans,
Maître Jean de Meung ce Romans
Parfit, ainsi comme je treuve[1b],
Et ici commence son oeuvre.
[S'Il m'est réservé de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir!]
De désespoir! Non, je le jure,
Car ce serait me faire injure.
Si l'espérance me manquait,
Par trop lâche mon coeur serait.
Il faut qu'elle me réconforte;
Amour, pour que mieux je supporte
Mes maux, dit qu'il me défendrait
Et qu'avec moi partout irait.
Mais, après tout, la belle affaire;
Elle est courtoise et débonnaire,
C'est vrai, mais certaine de rien,
Les amants laisse en grand chagrin
Et se fait d'eux dame et maîtresse
Pour les leurrer par sa promesse;
Qu'el promet tel chose sovent 4303
Dont el ne tenra jà convent.
Si est peril, se Diex m'amant,
Car en amer maint bon Amant
Par li se tiennent et tendront,
Qui jà nul jor n'i aviendront.
L'en ne s'en scet à quoi tenir,
Qu'el ne scet qu'est à avenir.
Por ce est fox qui s'en aprime:
Car, quant el fait bon silogime,
Si doit l'en avoir grant paor
Qu'el ne conclue du pior,
Qu'aucune fois l'a l'en véu,
S'en ont esté maint decéu.
Et non porquant si vodroit-ele
Que le meillor de la querele
Éust cil qui la tient o soi.
Si fui fox quant blasmer l'osoi.
Et que me vaut or son voloir,
S'ele ne me fait desdoloir?
Trop poi, qu'el n'i puet conseil metre,
Fors solement que de prometre.
Promesse sans don ne vaut gaires,
Avoir me lest tant de contraires,
Que nus n'en puet savoir le nombre.
Dangier, Paor, Honte m'encombre,
Et Jalousie, et Male-Bouche
Qui envenime et qui entouche
Tous ceus dont il fait sa matire,
Par langue les livre à martire.
Cil ont en prison Bel-Acueil,
Qu'en trestous mes pensers acueil,
Et sai que s'avoir ne le puis
En brief tens, jà vivre ne puis.
Car elle nous promet souvent4315
Choses qui restent à néant.
Par Dieu, dangereuse Espérance!
Combien par elle avec constance
A bien aimer s'attacheront
Qui jamais ne réussiront!
D'avenir elle n'est maîtresse,
Comment donc croire à sa promesse?
Aussi, bien fol qui s'y fierait;
Car si beaux biens elle promet,
Bien souvent, hélas! on l'a vue
Mainte âme aussi laisser déçue.
Toujours on doit avoir grand' peur
De son conseil faux et trompeur.
Et pourtant que demande-t-elle?
Qu'au coeur qui lui reste fidèle,
Tout vienne au gré de son désir[2].
Fol que je suis de la honnir!
Mais que me vaut son assistance
S'elle ne calme ma souffrance?
Hélas! rien. Car elle ne fait
Que promettre et rien plus ne sait
(Sans don promesse ne vaut guère),
Et me laisse avoir de misère
Plus que nul n'oserait songer.
M'accablent Peur, Honte et Danger,
Et Jalousie et Malebouche
Qui tous ceux que sa langue touche
Empoisonne de son venin
Et met à martyre sans fin.
Bel-Accueil en prison ils laissent
A qui tous mes pensers s'adressent,
Et si je ne puis en jouir,
Il me faudra bientôt mourir.
Ensor que tout me repartuë 4337
L'orde vielle, puant, mossuë,
Qui de si près le doit garder,
Qu'il n'ose nuli regarder.
Dès or enforcera mi diex;
Sans faille voirs est que li Diex
D'Amors trois dons, soe merci
Me donna, mès ge les pers ci:
Doulx-Penser qui point ne m'aïde,
Doulx-Parler qui me faut d'aïde,
Le tiers avoit non Doulx-Regart:
Perdu les ai, se Diex me gart.
Sans faille biaus dons i ot; mès
Il ne me vaudront riens jamès,
Se Bel-Acueil n'ist de prison,
Qu'il tiennent par grant mesprison.
Por lui morrai, au mien avis,
Qu'il n'en istra, ce croi, jà vis.
Istra! non voir. Par quel proesce
Istroit-il de tel forteresce?
Par moi, voir, ne sera-ce mie,
Ge n'ai, ce croi, de sens demie,
Ains fis grant folie et grant rage
Quant au Diex d'Amors fis hommage.
Dame Oiseuse le me fist faire,
Honnie soit et son affaire,
Qui me fist où joli vergier
Par ma proiere herbergier!
Car, s'ele éust nul bien séu,
El ne m'éust onques créu;
L'en ne doit pas croire fol homme
De la value d'une pomme.
Blasmer le doit-l'en et reprendre,
Ains qu'en li laist folie emprendre;
Surtout c'est elle qui me tue 4349
La vieille puante et moussue,
Qui de si près le doit garder
Que nul il n'ose regarder.
Dès lors augmenteront mes peines;
Pourtant trois grâces souveraines
Daigna m'accorder Dieu d'Amours
Vaines, las! en ces sombres jours.
C'est Doux-Penser qui point ne m'aide,
Doux-Parler que point ne possède
Et le troisième Doux-Regard.
Si Dieu ne m'aide sans retard,
Je les perdrai sans aucun doute,
Car leur vertu s'usera toute
Si Bel-Accueil reste en prison
Qu'ils tiennent par grand' trahison.
De ma mort il sera la cause,
Car jamais vivant, je suppose,
Il n'en sortira. Sortir, las!
Par quelle prouesse mon bras
L'arracher de la forteresse?
Je n'ai plus force ni sagesse
Depuis que ma folle fureur
D'Amour me fit le serviteur.
Dame Oyseuse me le fit faire
Lorsque, cédant à ma prière
(Dieu la honnisse!), du verger
L'huis elle ouvrit pour m'héberger.
On ne doit propos de fol homme
Priser la valeur d'une pomme;
Et si nul bien elle avait su,
Jamais elle ne m'aurait cru
Ni laissé folie entreprendre
Sans me blâmer et me reprendre;