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Et tous ceux qui boivent s'enivrent, 6285
Mais de la soif ne se délivrent.
Rien n'en égale la saveur,
Et plus l'infortuné buveur
Pour se désaltérer avale,
Plus s'accroît sa soif infernale,
Et là tous ces goinfres soûlés
Comme hydropiques sont gonflés.
De ce gent fleuve l'onde pure
Coule exhalant un doux murmure;
Il n'est cymbale ou tambourin
Plus gai que ce son argentin.
Les coeurs sur la rive fleurie
S'enivrent de cette harmonie;
Tous accourent vers le ruisseau,
Mais ne sauraient le bord de l'eau
Franchir, pour gagner l'autre rive.
A peine ils touchent l'onde vive
Du bout du pied, que, malgré eux,
Loin encor des flots spacieux,
Un petitet sans plus en boivent,
Et quand la douceur aperçoivent,
Soudain on les voit avancer
Et tout entiers s'y enfoncer.
D'autres plus hardis, le rivage
Quittant, s'élancent à la nage
Au milieu même du courant,
Leur bonheur à tous exaltant.
Soudain une vague légère
Les jette à la rive en arrière
Sur le sol dur et desséché,
Et leur coeur en est tout séché.
Je vais te dire l'autre fleuve
De quelle nature on le treuve.

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Les iaues en sunt ensoufrées, 6291
Tenebreuses, mal savorées,
Comme cheminées fumans,
Toutes de puor escumans,
N'il ne cort mie doucement,
Ains descent si hideusement,
Qu'il tempeste l'air en son oire
Plus que nul orrible tonnoire.
Sus ce flueve, que ge ne mente,
Zephirus nule fois ne vente,
Ne ne li recrespit ses undes
Qui moult sunt laides et parfondes;
Mès li dolereus vens de bise
A contre li bataille emprise,
Et le contraint par estovoir
Toutes ses undes à movoir,
Et li fait les fons et les plaingnes
Saillir en guise de montaingnes,
Et les fait entr'eux batailler,
Tant vuelt li flueve travailler.
Maint homme à la rive demorent,
Qui tant i sopirent et plorent,
Sans metre en lor plor fins ne termes,
Que tuit se plungent en lor lermes,
Et ne se cessent d'esmaier,
Qu'il nes conviengne où flun naier.
Plusor en cest flueve s'en entre,
Non pas solement jusqu'au ventre,
Ains i sunt tuit enseveli,
Tant se plungent ès flos de li.
Là sunt empaint et debouté
Du hideus flueve redouté;
Maint en sorbist l'iaue et afonde,
Maint sunt hors reflati par l'onde;

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Les flots en sont tout ensoufrés, 6319
Ténébreux et mal savourés,
Écumeux, fumant comme cuves,
Exhalant puantes effluves.
Il ne court pas tout doucement,
Mais, épouvantable torrent,
Il bouleverse l'atmosphère
Plus que nul horrible tonnerre.
Dessus ce fleuve aux flots épais
Zéphir ne vient souffler jamais,
Friser ni caresser ses ondes
Qui moult sont laides et profondes;
Mais Bise, le vent douloureux,
Lui livre des combats affreux
Et, par rafales furibondes,
Le contraint à mouvoir ses ondes,
Y creuse des ravins profonds,
Puis élève d'énormes monts
Qui l'un contre l'autre bataillent,
Tant les flots et les vents travaillent.
Sur la rive cent malheureux
De soupirs remplissent ces lieux;
Oncques leurs larmes ne tarissent
Et de leurs yeux toujours jaillissent;
Sous le faix on les voit ployer
Et toujours prêts à se noyer:
Et si quelqu'un dans le fleuve entre,
Il n'en a pas que jusqu'au ventre,
Mais soudain est enseveli
Et disparaît au fond du lit.
Les uns, battus par l'onde amère
De cette terrible rivière,
Sont sur la rive rejetés;
Mais combien d'autres sont restés

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Mès li floz maint en asorbissent, 6325
Qui si très en parfond flatissent,
Qu'il ne sevent trace tenir
Par où s'en puissent revenir;
Ains les i convient sejorner,
Sans jamès amont retorner.
Cis flueve va tant tornoiant,
Par tant de destrois desvoyant
O tout son venin dolereus,
Qu'il chiet où flueve doucereus,
Et li tresmuë sa nature
Par sa puor et par s'ordure,
Et li départ sa pestilence
Plaine de male meschéance,
Et le fait estre amer et trouble,
Tant l'envenime et tant le trouble;
Tolt li s'atrempée valor
Par sa destrempée chalor;
Sa bonne odor néis li oste,
Tant rent de puor à son oste.
En haut où chief de la montaingne,
Où pendant, non pas en la plaingne,
Menaçant tous jors trebuchance,
Preste de recevoir chéance,
Descent la maison de Fortune:
Si n'est rage de vent nesune,
Ne torment qu'il puissent offrir,
Qu'il ne li conviengne soffrir.
Là reçoit de toutes tempestes
Et les assaus et les molestes;
Zephirus, li dous vens sans per,
I vient à tart por atremper
Des durs vens les assaus orribles
A ses souffles dous et pesibles.

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Engloutis dans les vastes ondes 6353
Et dans leurs cavernes profondes,
A tout jamais, et sans pouvoir
Par nul chemin le jour revoir!
Une fois là, tous y séjournent
Et jamais en haut ne retournent.
Ce fleuve bondit tournoyant,
En mille gorges s'égarant,
Tant qu'enfin ses eaux vénéneuses
Il déverse aux eaux doucereuses,
Dont toute il corrompt la saveur
De son ordure et puanteur,
Et leur transmet sa pestilence
Avec sa morbide influence;
Il détruit leur douce fraîcheur
Par son excessive chaleur,
Et leur odeur si parfumée
Par sa dégoûtante fumée.
Ce n'est plus qu'un torrent fangeux,
Sombre, puant et vénéneux.
Tout au faîte de la montagne,
Aux flancs et non dans la campagne,
Croulante et toujours prête à choir
Ou quelque accident recevoir,
Descend la maison de Fortune.
Il n'est rage de vents aucune,
Ni tourment qu'ils puissent offrir,
Qu'il ne lui faille là souffrir.
Elle reçoit de tous orages
Et les assauts et les ravages,
Et rarement le doux Zéphir,
Ce tendre ami, vient adoucir
De ces trombes l'assaut horrible
Par son souffle doux et paisible.