Et que prennent pour vérité 6583
Maints fols dans leur simplicité:
C'est que les honneurs vous corrompent.
Mais ceux-là, crois-moi, bien se trompent,
Car les honneurs ne changent rien
A vos moeurs, mais démontrent bien
Quelle était avant la nature,
Dans leur position obscure,
Des hommes de petit venus
Qui sont aux honneurs parvenus.
Ils sont de nature orgueilleuse,
Mauvaise et basse et dépiteuse,
Dès qu'ils vont honneurs recevant;
Sache donc qu'ils étaient avant
Ce que les as vus par la suite,
Mais leur force était lors petite.
Orgueil, malice et cruauté
Ne sont puissance en vérité;
Car ainsi que dit l'Écriture,
La puissance est de source pure,
Et nul ne viole le bien
S'il n'est impuissant et vaurien.
L'homme doué de clairvoyance
Sait que le mal n'est qu'impuissance;
Ainsi l'Écriture le dit.
Si ce pourtant ne te suffit,
Si ton âme n'est convaincue,
Car il n'est sentence absolue,
Je puis le prouver en ce lieu,
Car rien n'est impossible à Dieu.
Nul ne peut dire le contraire,
Dieu n'a puissance de mal faire;
Donc si tu es bien connaissant,
Et si Dieu, quoique tout puissant,
Qui de mal faire n'a pooir, 6585
Donc pués-tu clerement véoir
Que qui l'estre des choses nombre,
Mal ne met nule chose en nombre;
Mès si cum li ombre ne pose
En l'air oscurci nule chose,
Fors defaillance de lumiere,
Tretout en autele maniere,
En créature où bien deffaut,
Mal n'i met riens fors pur deffaut
De bonté, riens plus n'i puet metre.
Et dit encores plus la letre,
Qui des mauvès comprent la somme,
Que li mauvès ne sunt pas homme,
Et vives raisons i amaine;
Mès ne voil or pas metre paine
A tout quanque ge di prover,
Quant en escript le pués trover.
Et neporquant, s'il ne te grieve,
Bien te puis par parole brieve
Des raisons amener aucune:
C'est qu'il lessent la fin commune
A quoi tendent et tendre doivent
Les choses qui estre reçoivent.
C'est de tous biens le soverain
Que nous apelons premerain.
Autre raison i a biau metre
Por quoi li mauvès n'ont pas estre,
Qui bien entent la conséquence
Qu'il ne sunt pas en ordenance
En quoi tout lor estre mis ont,
Tretoutes les choses qui sont,
Dont il s'ensieut à cler véant
Que li mauvès sunt por néant.
N'a pas le pouvoir de mal faire, 6617
Donc à tes yeux c'est chose claire
Que de tout ici-bas l'auteur
Ne fut du mal le créateur.
De même que l'ombre ne pose
En l'air obscurci nulle chose,
Fors de lumière effacement,
Ainsi le mal également,
En créature où le bien manque,
Ne mit rien excepté le manque
De bonté; rien de plus n'y mit.
Et de plus l'Écriture dit,
Des méchants comprenant la somme,
Que le méchant n'est pas un homme,
Non sans vives raisons donner.
Pourquoi du reste m'acharner
A faire de mes dits les preuves,
Quand en écrits partout les treuves?
Pourtant, si tu veux m'écouter,
Je puis en deux mots t'apporter
Entre mille raisons quelqu'une:
C'est qu'ils laissent la fin commune
Où toute chose tendre doit
Ici-bas qui l'être reçoit:
C'est la richesse souveraine
Que nous appelons primeraine.
D'autres raisons trouvera bien
Par quoi les méchants ne sont rien
Qui bien entend la conséquence,
Puisqu'ils vivent sans conscience
Du but où chacun ici-bas
Adresse et son coeur et ses pas;
D'où découle de façon claire
Que méchants ne sont rien, j'espère.
Or vois comme Fortune sert 6619
Ça jus en ce mondain desert;
Et comment el fait à despire
Qui des mauvès eslit le pire,
Et sus tous hommes le fist estre
De ce monde seignor et mestre,
Et fist Seneque ainsinc destruire:
Fait donques bien sa grace à fuire.
Quant nus, tant soit de bon éur,
Ne la puet tenir asséur,
Por ce voil que tu la desprises,
Et que sa grace riens ne prises.
Claudius néis s'en soloit[40]
Merveiller, et blasmer voloit
Les Diex de ce qu'il consentoient
Que li mauvès ainsinc montoient
Ès grans honors, ès grans hauteces,
Ès grans pooirs, ès grans richeces;
Mès il méismes i respont,
Et la cause nous en espont,
Cum cil qui bien de raison use,
Et les Diex assoit et escuse,
Et dit que por ce le consentent
Que plus après les en tormentent,
Por estre plus forment grevés;
Car por ce sunt en haut levés
Que l'en les puist après véoir
De plus haut trebuchier et choir.
Et se tu me fais cest servise
Que ge ci tesmoingne et devise,
Jamès nul jor ne troveras
Plus riche homme que tu seras,
Ne jamès ne seras iriés,
Tant soit tes estaz empiriés
Or vois comme Fortune sert6651
Ci-bas en ce mondain désert,
Comme on fait bien de la maudire,
Elle qui des méchants le pire
Choisit pour être le premier,
Maître et seigneur du monde entier,
Et fit Sénèque ainsi détruire.
Donc ses faveurs point ne désire,
Puisque nul n'est si grand, si fort
Qu'il soit assuré de son sort.
Il vaut mieux que tu la méprises
Et que ses grâces rien ne prises.
Claudius même s'en soulait[40b]
Étonner et blâmer voulait
Les Dieux, de ce qu'ils acceptassent
Que les méchants ainsi montassent
Aux grand' richesses, aux faveurs,
Aux grands pouvoirs, aux grands honneurs;
Mais lui-même bien nous expose,
Après, la véritable cause,
En homme sage et bien pensant,
Et les Dieux excuse et défend,
Disant qu'à ce les Dieux consentent,
Parce qu'après plus les tourmentent,
Et les élèvent pour les voir
De plus haut trébucher et choir.
Et si tu veux mes conseils suivre,
Heureux et sage pourras vivre,
Et jamais tu ne trouveras
Plus que toi-même ne seras,
Nul homme riche sur la terre.
Au désespoir, à la colère