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Raison.
Bien le servit en vérité 6996
Fortune. Il ne put s'en défendre,
Elle le fit au gibet pendre;
Car nul ne la peut retenir,
Tant sache à grand état venir;
Et si tu connais la logique
Qui science est bien authentique,
Où tombent les grands et les forts
Les petits perdent leurs efforts.
Et si ces preuves tu méprises
Des anciennes histoires prises,
Il en est, tu dois le savoir,
D'aussi sûres qu'on puisse en voir
De notre temps et plus nouvelles,
Par batailles grandes et belles.
D'abord en Sicile, Mainfroy[45b]
Qui par trahison sous sa loi
Longtemps en paix tint cette terre,
Quand le bon Charles lui fit guerre
Qui règne en Sicile aujourd'hui.
Comme tu le sais, ce fut lui,
Comte d'Anjou et de Provence,
Dans sa divine providence
Que Dieu pour être roi choisit.
Ce bon roi Charles lui ravit
Non seulement sa seigneurie,
Mais son armée avec la vie,
Lorsque de son glaive acéré,
Dès le premier combat livré,
L'assaillit pour le déconfire,
Courant échec et mat lui dire,

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L'assailli por li desconfire, 6935
Eschec et mat li ala dire
Desus son destrier auferrant,
Du trait d'un paonnet errant
Où mileu de son eschiquier.
De Corradin parler ne quier[45],
Son neveu, dont l'exemple est preste,
Dont li rois Karles prist la teste
Maugré les princes d'Alemaigne:
Henri, frere le roi d'Espaigne,
Plain d'orguel et de traïson,
Fist-il morir en sa prison.
Cil dui, comme folz garçonnés,
Roz et fierges et paonnés,
Et chevaliers as gieus perdirent,
Et hors de l'eschiquier saillirent,
Tel paor orent d'estre pris
Au geu qu'il orent entrepris:
Car qui la vérité regarde,
D'estre mat n'avoient-il garde,
Puisque sans roi se combatoient:
Eschec et mat riens ne doutoient,
Ne cil haver ne les pooit,
Oui contre eus as eschiés jooit,
Fust à pié, fust sur les arçons;
Car l'en ne have pas garçons,
Fox, chevaliers, fierges ne ros;
Car se vérité conter os,
Si n'en quier-ge nulli flater,
Ainsinc cum il va du mater,
Puisque des eschiés me sovient,
Se tu riens en sés, il convient
Que cil soit roi, que l'en fait haves[46],
Quant tuit si homme sunt esclaves,

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Dessus son puissant destrier, 6967
Au milieu de son échiquier,
Du trait d'une flèche mortelle.
Faut-il qu'aussi je te rappelle
De Conradin le triste sort[45]
Que le roi Charles mit à mort
Malgré les princes d'Allemagne,
Henri, frère du roi d'Espagne,
Plein d'orgueil et de trahison
Qu'il fit mourir en sa prison?
Ces deux écervelés sans peine
Cavaliers, pions, tours et reine
Perdirent là jusqu'au dernier
Et s'enfuirent de l'échiquier,
Tant craignaient dans cette partie
Se voir la liberté ravie.
Car ils ne devaient nullement
Craindre être échec et mat vraiment,
Puisqu'ils allaient sans roi combattre,
Et tant aurait-il pu les battre,
Que haver nul ne les pouvait
Qui contre eux aux échecs jouait,
Non, nul, soit à pied, soit en selle,
Car on ne have pas rebelle,
Vilain ni fou, ni cavalier,
Reine ni tour sur l'échiquier.
Car sans mensonge, à te vrai dire,
Pour le mater te bien décrire
(Des échecs puisqu'il me souvient),
Si tu ne le sais, il convient
Que soit roi celui qu'on fait haves[46b]
Lorsque tous les siens sont esclaves,
Quand, forcé par ses ennemis
Qui l'ont en telle passe mis,

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Si qu'il se voit seus en la place, 6969
Ne n'i voit chose qui li place;
Ains s'enfuit par ses anemis
Qui l'ont en tel povreté mis:
L'en ne puet autrement haver,
Ce sevent tuit large et aver.
Car ainsinc le dist Athalus,
Qui des eschez controva l'us[47],
Quant il traitoit d'arismétique;
Et verras en Policratique[48]
Qu'il s'enflechi de la matire
Et des nombres devoit escripre,
Où ce biau geu jolis trova,
Que par demonstrance prova.
Por ce se mistrent-il en fuie
Por la prise qui lor ennuie:
Qu'ai-ge dit? por prise eschever,
Mès por la mort qui plus grever
Les péust et qui pis valoit,
Car li geus malement aloit,
Au mains par devers lor partie
Qui de Diex s'iere departie;
Et la bataille avoit emprise
Contre la foi de sainte Eglise;
Et qui eschec dit lor éust,
N'iert-il qui covrir le péust,
Car la fierche avoit esté prise
Au gieu de la premiere assise,
Où li rois perdit comme fos,
Ros, chevaliers, paons et fos,
Si n'ert-ele pas là présente;
Mès la chétive, la dolente
Ne pot foïr ne soi deffendre,
Puisque l'en li ot fait entendre

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Il se voit tout seul en l'arène 7001
Sans espoir que secours lui vienne.
Or haver voilà ce que c'est,
Riche ou pauvre chacun le sait.
Ainsi dit Attalus le sage
Qui des échecs trouva l'usage[47b];
Car ce fut lui qui démontra
Ce beau jeu joli qu'il trouva
Quand il traitait d'Arithmétique.
On voit dans sa Polycratique[48b]
Comment la matière inventa
Et les calculs en combina.
De l'échiquier donc ils s'enfuirent,
Car d'être pris tous deux craignirent.
Qu'ai-je dit? Pour n'être tous deux
Pris? Non, mais pour éloigner d'eux
Une mort effroyable, impie;
Car en cette triste partie
Bien malement allait leur jeu
De qui s'était éloigné Dieu,
Puisqu'ils avaient guerre entreprise
Contre la foi de sainte Église.
Et si sur eux on fût venu
Leur dire échec, nul n'aurait pu
Les couvrir, car on prit la reine
Dès le premier combat sans peine
Où ce fol roi sut perdre tous
Ses cavaliers, pions et fous.
Aussi n'était-elle présente,
Mais la chétive, la dolente,
Apprenant que sanglant et froid,
Que mat et mort gisait Mainfroy,