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Si tout par négligence oublies. 7101
Que sert ce que tu étudies
Si le bons sens défaut te fait
Par ta faute quant besoin est?
Certes toujours en souvenance
Tout homme sage sa sentence
Doit conserver, sans contredit,
Et la ficher en son esprit,
Pour que toujours elle y demeure
Entière, jusqu'à ce qu'il meure.
Car qui sa sentence saurait
Et toujours en son coeur l'aurait
Et la saurait comprendre toute,
Sans sortir de la droite route,
Nulle infortune ne craindrait
Et toujours ferme se tiendrait
Encontre toutes aventures
Males, bonnes, molles ou dures.
Car elle peint si nettement
De Fortune l'agissement,
Que chacun le voit sans doutance
Avec un peu d'intelligence.
Comment ne la comprends-tu pas,
Toi qui pourtant l'étudias?
Mais ton âme ailleurs s'est tournée
Par cet amour désordonnée.
Je vais donc te la rappeler
Pour le sens mieux t'en dévoiler.
Jupiter a, nous dit Homère[52b],
Devant son palais de lumière,
Deux tonneaux en toute saison.
Il n'est vieillard, jeune garçon,
Il n'est dame ni damoiselle,
Soit vieille ou jeune, laide ou belle,

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Qui vie en ce monde reçoive, 7103
Qui de ces deus tonneaus ne boive.
C'est une taverne planiere,
Dont Fortune la taverniere
Trait aluine et piment en coupes[53]
Por faire à tout le monde soupes;
Tous les en aboivre à ses mains,
Mès les uns plus, les autres mains.
N'est nus qui chascun jor ne pinte
De ces tonneaus ou quarte ou pinte,
Ou mui, ou setier, ou chopine,
Si cum il plest à la meschine,
Ou plaine paume ou quelque goute
Que Fortune où bec li agoute:
Car bien et mal à chascun verse,
Si cum ele est douce ou perverse.
Ne jà nus si liés ne sera,
Quant il bien se porpensera,
Qu'il ne truist en sa greignor aise
Quelque chose qui li desplaise;
Ne jà tant de meschief n'aura,
Quant bien porpenser se saura,
Qu'il ne truisse en son desconfort
Quelque chose qui le confort,
Soit chose faite, ou chose à faire,
S'il pensoit bien à son afaire,
S'il ne chiet en desesperance,
Qui les pechéors desavance;
Ne nus hons n'i puet consel metre,
Tant ai léu parfont en letre.
Que te vaut donc le corrocier,
Le lermoier et le groucier?
Mès pren bon cuer et si t'avance
De recevoir en pacience

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Qui le jour reçoive ici-bas, 7135
Que ces tonneaux n'abreuvent pas.
C'est une taverne pleinière
Où Fortune la tavernière
Verse l'absinthe et le piment[53b]
Et nous abreuve incessamment,
Plus ou moins emplit notre coupe,
A tout le monde fait la soupe.
Chaque jour y venons bayer
Et des tonneaux, muids ou setier,
Suivant qu'il lui plaît, la coquine,
Ou quarte, ou pinte, ou bien chopine,
Ou quelque goutte, ou pleine main,
Au bec nous verse avec dédain;
Car bien ou mal à chacun verse
Suivant qu'elle est douce ou perverse.
Et nul si joyeux ne sera
Quand toujours il découvrira,
Au milieu de sa plus grande aise,
Quelque chose qui lui déplaise;
Et tant de malheur il n'aura
Quand toujours il découvrira,
S'il pense bien à son affaire,
Soit chose faite ou chose à faire,
Que toujours en son déconfort
Se trouve un peu de reconfort,
S'il ne tombe en désespérance
Qui les pécheurs guère n'avance.
Nul n'y saurait remède voir
Si grand que soit tout son savoir;
A quoi donc servent tes colères,
Murmures et larmes amères?
En patience et de bon coeur
Accepte donc, c'est le meilleur,

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Tout quanque Fortune te donne, 7137
Soit bele ou laide, ou male ou bonne.
De Fortune la semilleuse,
Et de sa roë perilleuse
Tous les tors conter ne porroie.
C'est li gieu de boute-en-corroie,
Que Fortune set si partir,
Que nus devant au départir
Ne puet avoir science aperte
S'il i prendra gaaing ou perte;
Mès à tant de li me tairai,
Fors tant qu'encor m'i retrairai
Ung petitet por mes requestes,
Dont je te fai trois moult honestes:
Car volentiers recorde bouche
Chose qui près du cuer li touche;
Et se tu les vués refuser,
N'est riens qui t'en puist escuser
Que trop ne faces à blasmer:
C'est que tu me vueilles amer,
Et que le diex d'Amors desprises,
Et que Fortune riens ne prises.
Et se tu trop fiébles te fais
A soustenir ce treble fais,
Je le sui preste d'alegier
Por le porter plus de legier.
Pren la premiere solement,
Et se tu m'entens sainement,
Tu seras des autres délivres,
Car se tu n'es ou fox ou yvres,
Savoir dois, et bien le recorde,
Quicunques à Raison s'acorde,
Jamès par amors n'amera,
Ne Fortune ne prisera.

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Tout ce que Fortune te donne, 7169
Belle ou laide, mauvaise ou bonne.
Je ne saurais en tous mes jours,
L'inconstante, conter ses tours,
Quand sur sa roue elle tournoie;
C'est le jeu de boute en courroie.
Ses dons Fortune ainsi départ
Que nul, quand il attend sa part,
Ne peut avoir science ouverte
S'il y doit prendre gain ou perte.
A présent, d'elle me tairai,
Fors pourtant que j'y reviendrai
Un petitet pour mes requêtes
Dont te ferai trois moult honnêtes;
Car on aime dire souvent
Ce qui nous touche fortement,
Et si ces requêtes refuses,
A mes yeux tu n'auras d'excuses
Et tu seras bien à blâmer:
C'est que tu me veuilles aimer,
Et que le Dieu d'Amours méprises,
Et que Fortune rien ne prises;
Et si trop faible tu te fais
Pour soutenir ce triple faix,
De l'alléger ferai-je en sorte,
Pour que ton coeur mieux le supporte.
Prends la première seulement,
Et si tu m'entends sainement
Des deux autres je te délivre.
A moins d'être fol ou d'être ivre,
Certes tu dois savoir tantôt
Et te rappeler mot à mot
Ce que te disais tout à l'heure:
Quiconque avec Raison demeure