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Ni d'un mot arrêter l'effet 7713
De son pernicieux caquet.
Bon fait apaiser Malebouche,
Car souvent des lèvres on touche
La main qu'on voudrait voir brûler.
Que ne fait-on ce monstre aller
A Tarse à son aise médire[60b]?
Là ne saurait aux amants nuire.
Bon fait bâillonner ce vilain
Pour mettre à ses reproches fin.
Oui, Malebouche et sa lignée,
Du ciel haïe et dédaignée,
Bon fait par mensonges tromper,
Caresser, servir et duper
Par adulations trompeuses,
Simulations cauteleuses,
Profonds saluts et compliments;
Du chien calmons les grognements
Tant que n'avons franchi la voie.
Par dessus tout il faut qu'il croie,
Pour sa médisance endormir,
Que n'avez pouvoir de ravir
La Rose qu'il tient enserrée,
Et l'entreprise est assurée.
La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi
Flattez qui garde votre ami;
Flattez, de même Jalousie
(Du Seigneur qu'elle soit honnie!),
Douloureux et sauvage coeur
Qu'enrage d'autrui le bonheur.
Elle est si gourmande et si gloute
Que telle chose avoir veut toute,
Qui moindre ne lui resterait
Pourtant, si chacun en prenait.

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Moult est fox qui tel chose esperne, 7711
C'est la chandele en la lanterne;
Qui mil en i alumeroit,
Jà mains de feu n'i troveroit[61].
Chascun set la similitude,
Se moult n'a l'entendement rude.
Se cestes ont de vous mestier,
Servés les de vostre mestier:
Faire lor devés cortoisie,
C'est une chose moult proisie,
Mès qu'il ne puissent aparçoivre
Que vous les bées à deçoivre.
Ainsinc vous estuet démener;
Les bras au col doit-l'en mener
Son anemi pendre ou noier,
Par chuer, par aplanoier,
S'autrement n'en puet l'en chevir.
Mais bien puis jurer et plevir
Qu'il n'a ci autre chevissance;
Car il sunt de tele poissance,
Qui en apert les assaudroit,
A son propos, ce cuit, faudroit.
Après ainsinc vous contendrés
Quant as autres portiers vendrez,
Se vous jà venir i poés,
Tex dons cum ci dire m'oés,
Chapiaus de flors en esclicetes[62],
Aumosnieres ou crespinetes,
Ou autres joélés petis,
Cointes et biaus et bien fetis,
Se vous en avés l'aisement,
Sans vous metre à destruiement,
Por apesier lor presentés:
Des maux après vous dementés,

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Qui telle épargne fait se berne; 7747
C'est la chandelle en la lanterne;
Mille autres y allumerez,
Toujours même feu trouverez[61b].
Chacun voit la similitude
S'il n'a l'entendement trop rude.
Or donc, s'ils ont de vous besoin,
Ami, servez-les avec soin,
Faites-leur à tous courtoisie,
Chose toujours bien accueillie;
Mais surtout ne leur laissez voir
Que vous voulez les décevoir;
Ainsi vous les pourrez séduire.
Les bras au col qui veut conduire
Son ennemi pendre ou noyer,
Le doit caresser ou choyer
S'il ne peut autrement le vaincre.
Besoin n'est de vous en convaincre,
Trop forts sont-ils; les attaquer
De front serait le but manquer.
Ensuite il vous conviendra faire
(Si vous pouvez, comme j'espère,
Jusqu'aux autres geôliers venir)
Tels dons que vous allez ouïr:
Chapeau de fleurs à bandelettes[62b],
Aumônières, simples voilettes,
Ou maints autres petits cadeaux,
Comme gents et coquets joyaux
Et de bon goût plutôt que riches;
Car si trop sont mal vus les chiches,
Sottise est de se ruiner;
Sachez donc à propos donner,

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Et du travail et de la paine 7745
Qu'Amors vous fait, qui là vous maine.
Et se vous ne poés donner,
Par promesse estuet sermonner:
Prometés fort sans délaier,
Comment qu'il aille du paier;
Jurés fort et la foi bailliés,
Ains que conclus vous en ailliés.
Si lor priés qu'il vous secorent;
Et se vos yex devant eux plorent,
Ce vous iert moult grant avantage:
Plorés, si ferés trop que sage[63];
Devant eus vous agenoilliés
Jointes mains et vos yex moilliés
De chaudes lermes en la place,
Qui vous coulent aval la face[64],
Si qu'il les voient bien chéoir,
C'est moult grant pitié à véoir.
Lermes ne sont pas despiteuses,
Méismement as gens piteuses.
Et se vous ne poés plorer,
Covertement, sans demorer,
De vostre salive prengniés,
Ou jus d'oignons et les prengniés,
Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes
Dont vos paupieres soient ointes:
S'ainsinc le faites, vous plorrés
Toutes les fois que vous vorrés.
Ainsinc l'ont fait maint bouléor,
Qui puis furent fin améor,
Qui les dames soloient prendre
As las que lor voloient tendre,

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Et vite s'éteindra leur haine. 7779
Après, plaignez-vous de la peine,
Bien fort, et de l'affreux labeur
Qu'impose Amour à votre coeur.
Si ne pouvez telles largesses,
Soyez prodigue de promesses;
Promettre il faut sans hésiter
Du paiement sans s'inquiéter;
Allez, jurez avec audace,
Tant que d'accord quittiez la place.
Puis leur secours humble implorez,
Et devant eux si vous pleurez,
Ce vous sera grand avantage.
Pleurez, c'est un moyen moult sage[63b];
Devant eux vous agenouillez,
Jointes mains et les yeux mouillés
De chaudes larmes en la place
Coulant à flots de votre face[64b],
Et qu'on les aperçoive choir,
Moult grand' pitié font pleurs à voir;
Larmes jamais ne sont nuisibles,
Il n'est point de coeurs insensibles.
Mais si vous ne pouvez pleurer,
En tapinois, sans différer,
Humectez d'un peu de salive
Votre paupière trop rétive,
Ou frottez-la de jus d'oignon
Ou d'ail, ou d'autre mixtion;
Par cette innocente feintise
Vous pleurerez à votre guise.
Ainsi l'ont fait maints intrigants
Qui depuis furent fins amants
Et qui savaient les dames prendre
Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,