[p.291]

Par votre fol déréglement. 8907
Par Dieu le père qui ne ment,
Si je vous vois tous deux, je jure
Que pâlira votre figure
Ou noircira plus qu'Africain[94b];
Car, Dieu m'aide, avant votre sein
Purger de tel libertinage,
Tant frapperai votre visage
A tous ces ribauds si coquet,
Que j'abattrai votre caquet.
Jamais n'irez seule en la rue;
En bons anneaux de fer tenue
Me servirez à la maison.
Assurément c'est le démon
Qui vous a faite ainsi l'amie
Des ribauds pleins de flaterie,
Et qu'au moins vous devriez fuir.
Ne vous pris-je pour me servir?
Pensez-vous donc ainsi, ma femme,
Mériter l'amour de mon âme
En accueillant ces vils manants?
S'ils sont si fort entreprenants,
C'est qu'ils vous trouvent provocante;
Vous êtes catin impudente
Et ne puis en vous me fier,
Le diable me fit marier[95b]!
Quand il nous dit que nul n'est sage
De prendre femme en mariage,
Que Théophraste n'ai-je cru[96b]?
Belle ou laide n'eusse voulu,
Pauvre ni riche prendre femme.
Dans l'Auréole il le proclame.
Oyez ce que ce noble écrit,
Bon à lire en école, dit:

[p.292]

Qu'il i a vie trop grevaine, 8895
Plaine de travail et de paine,
Et de contens et de riotes,
Par les orguelz des fames sotes,
Et de dangiers et de reprouches
Que font et dient par lor bouches,
Et de requestes et de plaintes
Que truevent par ochoisons maintes:
Si ra grant paine en eus garder,
Por lor fox voloirs retarder.
Et qui vuet povre fame prendre,
A norrir la l'estuet entendre,
Et à vestir et à chaucier;
Et se tant se cuide essaucier
Qu'il la prengne riche forment,
A soffrir la a grant torment;
Tant la trueve orguilleuse et fiere,
Et sorcuidée et bobanciere,
Que son mari ne prisera
Riens, et par tout desprisera
Ses parens et tout son lignage,
Par son outrecuidé langage.
S'ele est bele, tuit i aqueurent,
Tuit la porsivent, tuit l'eneurent,
Tuit i hurtent, tuit i travaillent,
Tuit i luitent, tuit i bataillent,
Tuit à li servir s'estudient,
Tuit li vont entor, tuit la prient,
Tuit i musent, tuit la convoitent,
Si l'ont en la fin, tant exploitent:
Car tor de toutes pars assise
Envis eschape d'estre prise.
S'el rest lede, el vuet à tous plaire;
Et comment porroit nus ce faire

[p.293]

La vie est trop pesante et pleine,
Hélas! de travail et de peine,
De maux, de querelles, de deuil,
Des sottes femmes par l'orgueil,
Qui cherchent occasions maintes,
Par leurs requêtes et leurs plaintes
Et leur babil sempiternel,
De nous causer ennui mortel.
Combattre et vaincre leur folie,
Les garder, c'est peine inouïe!
Qui veut femme pauvre choisir,
S'il la prend, c'est pour la nourrir
Et lui donner robe et chaussure;
Et si, par ambition pure,
La prend riche, il a grand tourment
A la supporter seulement;
Tant il la trouve dédaigneuse,
Fière, hautaine et vaniteuse,
Que son mari ne prisera
Rien, et partout méprisera
Ses parents et tout son lignage,
Par son outrecuidant langage.
Est-elle belle? tous d'accourir,
La suivre, flatter et servir;
Tous y heurtent, tous y travaillent,
Tous y luttent, tous y bataillent;
C'est à qui le mieux lui plaira,
Plus autour d'elle tournera.
Tous y musent, tous la convoitent
Et l'ont en la fin, tant exploitent:
Car fort de toutes parts pressé
Est bientôt pris ou renversé.
Est-elle laide? A tous veut plaire.
Chose à qui tretous font la guerre

[p.294]

Qu'il gart chose que tuit guerroient, 8929
Ou qui vuet tous ceus qui la voient?
S'il prent à tout le monde guerre,
Il n'a pooir de vivre en terre;
Nus nes garderait d'estre prises
Por tant qu'el fussent bien requises.
Penelope néis prendroit
Qui bien à li prendre entendroit;
Si n'ot-il meillor fame en Grece.
Si feroit-il par foi Lucrece,
Jà soit ce qu'el se soit occise,
Por ce qu'à force l'avoit prise
Le fiz au roi Tarquinius;
N'onc, ce dit Titus Livius,
Maris, ne peres, ne parens
Ne li porent estre garens,
Por poine qui nus i méist,
Que devant eus ne s'océist.
Du duel lessier moult la requistrent,
Moult de beles raisons li distrent,
Et ses maris méismement
La confortoit piteusement,
Et de bon cuer li pardonnoit
Tout le fait, et li sermonnoit,
Et s'estudioit à trover
Vives raisons por li prover
Que ses cors n'avoit pas pechié,
Quant li cuers ne volt li pechié:
Car cors ne puet estre pechierres
Se li cuers n'en est consentierres[97].
Mès ele qui son duel menoit,
Ung coutel en son sein tenoit
Repost, que nus ne le véist,
Quant por soi ferir le préist,

[p.295]

Et qui s'offre au premier venant, 8975
Qui donc garderait, et comment?
S'il prend à tout le monde guerre,
Il n'a pouvoir de vivre en terre,
Malgré tout prise elle sera
Aussitôt qu'on la pressera.
La meilleure femme de Grèce,
Hélas! avec un peu d'adresse,
Pénélope voire on prendrait;
Lucrèce, même on séduirait,
Malgré qu'elle se soit occise,
Parce qu'à force l'avait prise
Le fils du roi Tarquinius.
Oncques, dit Titus Livius,
Ni parents, ni mari, ni père,
Combien qu'ils sussent dire ou faire,
Ne purent la dissuader
Devant eux de se poignarder.
De se calmer moult la requirent
Et moult belles raisons lui dirent,
Et son mari pareillement
La consolait piteusement,
Et tout à sa chère Lucrèce
Pardonnait de bon coeur; sans cesse
Il s'étudiait à trouver
Vives saisons pour lui prouver
Que son corps n'était pas coupable,
Son coeur étant irréprochable,
Car corps ne peut être pécheur
Si consentant n'est pas le coeur[97b].
Mais elle en sa douleur s'obstine,
Saisit soudain sur sa poitrine
Un couteau que caché tenait
Et que personne ne voyait,