Elle ne sait assez de lutte, 9375
Quand tel lutteur contre elle lutte,
Pour oser même résister,
Sans espoir de rien conquêter.
Que Laideur tombe en male voie
Quand si fort Chasteté guerroie
Que protéger elle devrait!
Si même cacher la pouvait
Entre sa chair et sa chemise,
Elle devrait l'y avoir mise.
Beauté certe est bien à blâmer
Aussi, qui la devrait aimer,
Et, s'il se peut, faire qu'entre elles
Bonne paix finît leurs querelles,
En faire au moins tout son pouvoir
Et ses lois mêmes recevoir.
Si courtoise elle était et sage,
Elle devrait lui faire faire hommage
Et non pas honte ni dépit.
Car le témoigne ainsi l'écrit,
Au sixte livre de Virgile,
Par la bouche de la sibylle:
«Que nul qui vive chastement
Ne peut venir à damnement,»
D'où je jure par Dieu le Père:
«Femme qui veut belle se faire
Et qui, pour le sembler au moins,
A se parer met tous ses soins
Et s'admirer, c'est que la guerre
Elle veut à Chasteté faire.»
Aussi que d'ennemis ardents!
Par les cloîtres et les couvents,
Toutes contre elle conjurées,
Femmes ne sont assez murées
Que Chastéé si fort ne héent, 9357
Que toutes à honir ne béent.
Toutes font à Venus hommage,
Sans regarder preu ne dommage,
Et se cointoient et se fardent
Por ceus bouler qui les regardent;
Et vont traçant parmi ces ruës,
Por véoir, por estre véuës[110];
Por faire as compaignons desir
De voloir avec eus gesir.
Por ce portent-eus les cointises
As karoles et as eglises:
Car jà nule ce ne féist,
S'el ne cuidast qu'en la véist,
Et que par ce plus tost pléust
A ceus que decevoir péust.
Mès certes qui le voir en conte,
Moult font fames à Diex grant honte,
Comme foles et desvoiées,
Quant ne se tiennent apoiées
De la biauté que Diex lor donne.
Chascune a sor son chief coronne
De floretes d'or ou de soie,
Et s'en orguillist et cointoie
Quant se va monstrant par la vile;
Par quoi trop malement s'avile
La maléurée, la lasse,
Quant chose plus vile et plus basse
De soi vuet sor son chief atraire,
Por sa biauté croistre ou parfaire;
Et vet ainsinc Diex despisant,
Qu'el le tient por non soffisant,
Pour Chasteté ne point haïr 9409
Ni s'efforcer de la honnir.
Toutes font à Vénus hommage
Sans voir ni profit ni dommage,
Se parent, se couvrent de fards
Afin d'abuser les regards,
Et s'en vont traçant par les rues,
Pour voir, surtout pour être vues[110b]
Et donner aux hommes désir
De les vouloir au lit saillir.
Aussi toutes leurs marchandises,
Aux karoles comme aux églises,
Portent-elles également,
Et nulle, bien certainement,
Ne sortirait ainsi vêtue,
Si ne désirait être vue,
Adonc, en séduisant les yeux,
Tromper les gens plus vite et mieux.
Mais pour celui qui juste compte,
Moult à Dieu font femmes grand' honte,
Quand, dans leur fol égarement,
Ne se contentent simplement
De la beauté que Dieu leur donne.
Chacune sa tête couronne
De fleurettes de soie ou d'or,
Et vaine s'enorgueillit fort
Quand se va montrant par la ville.
Ainsi plus méprisable et vile
La malheureuse alors se fait,
Quand d'un plus bas et vil objet
Qu'elle-même, à s'orner s'ingère,
Pour sa beauté croître ou parfaire.
Elle s'en va Dieu méprisant
Et le proclame insuffisant,
Et se pense en son fol corage 9389
Que moult li fist Diex grant outrage,
Qui, quant biauté li compassa,
Trop négligemment s'en passa.
Si quiert biauté de créatures
Que Diex fist de plusors figures,
Ou de métaus, ou de floretes,
Ou d'autres estranges chosetes.
Sans faille, ainsinc est-il des hommes,
Se nous, por plus biaus estre, fomes
Les chapelés et les cointises
Sor les biautés que Diex a mises
En nous: vers li trop mesprenons,
Quant apaiés ne nous tenons
Des biautés qu'il nous a données
Sor toutes créatures nées.
Mès ge n'ai de tex trufes cure,
Ge voil soffisant vestéure
Qui de froit et de chaut me gart:
Autresinc bien, si Diex me gart,
Me garantist et cors et teste
Par vent, par pluie et par tempeste,
Forré d'agniaus cist miens buriaus,
Comme pers forré d'escuriaus.
Mes deniers, ce me semble, pers
Quant ge, por vos robes de pers,
De camelot ou de brunete,
De vert ou d'escarlate achete,
Et de vair et de gris la forre;
Ce vous fait en folie encorre,
Et faire les tors et les moës
Par les poudres et par les boës:
Ne Diex, ne moi riens ne prisiés.
Néis la nuit, quant vous gisiés
Puisqu'en son fol coeur envisage 9443
Que Dieu lui fit moult grand outrage,
Qui, quand la beauté lui donna,
Négligemment s'en acquitta;
Puisqu'emprunte des créatures,
Que Dieu fit sous mille figures,
Leurs beautés, soit fleurs, animaux,
Substances maintes ou métaux.
Sans mentir, tous tant que nous sommes,
Il en est de même des hommes;
Car pour paraître aussi plus beaux,
De chapelets et de joyaux
Couvrons les beautés naturelles
Qu'en nous pourtant Dieu fit plus belles.
Envers lui nous nous méprenons,
Quand satisfaits ne nous tenons
Des beautés qu'il nous a données
Sur toutes créatures nées.
Pour moi, ces moyens méprisant,
Je veux vêtement suffisant
Qui, si Dieu me tient en sa garde,
Et du chaud et du froid me garde,
De simple drap fourré d'agneau
Autant que poil d'écureuil chaud,
Et corps me garantisse et tête
Par vent, par pluie et par tempête;
Car je perds mon argent, par Dieu,
Quand pour vous robes de drap bleu,
De camelot et de brunete,
D'écarlate ou de vert j'achète
Et fourre de vert et de gris;
Ce vous affole, à mon avis,
Et vos tours excite et vos moues
Par la poussière et par les boues,