Car s'il partage son chevet, 9813
Sa vie en trop grand danger met;
S'il veille où s'il dort, en son âme
Toujours il craindra que sa femme
Ne le fasse, pour se venger,
Empoisonner ou égorger,
Ou mener langoureuse vie
Par incessante fourberie,
Ou qu'elle ne songe à s'enfuir,
Si n'en peut autrement jouir.
Femme ne prise honneur ni honte
Sitôt que sa tête se monte;
Chacun reconnaît de concert
Que toute conscience perd
Femme qui hait, femme qui aime.
Valérius l'appelle même
Être hardi, fallacieux,
Et trop à nuire courageux.
Ami.
Ami, ce vilain par folie
Qui se crève de jalousie,
Ainsi que l'ai dépeint à vous
(Dont la chair soit livrée aux loups!),
Et se fait de sa femme maître
Qui non plus ne doit maîtresse être
(La loi ne le dit autrement),
Mais sa compagne seulement,
Comme il doit son compagnon être,
Sans s'en faire seigneur ni maître,
Quand de tels tourments il l'émeut,
Pour son égale ne la veut,
Mais la fait vivre en tel mésaise,
Pensez-vous qu'il ne lui déplaise
Et que l'amor entr'eus ne faille, 9775
Que qu'ele die? Oïl sans faille.
Jà de sa fame n'iert amés
Qui sire en vuet estre clamés;
Car il convient amor morir
Quant amant vuelent seignorir.
Amors ne puet durer ne vivre,
Se n'est en cuer franc et délivre.
Por ce revoit-l'en ensement
De tous ceus qui premierement
Por amor amer s'entresuelent,
Quant puis espouser s'entrevuelent,
Envis puet entr'eus avenir
Que bonne amor s'i puist tenir:
Car cil, quant par amor amoit,
Serjant à cele se clamoit,
Qui sa mestresse soloit estre;
Or se clame seignor et mestre
Sor cele que dame ot clamée,
Quant ele iert par amor amée.
L'Amant.
Amée!
Amis.
Voire.
L'Amant.
En quel maniere?
Amis.
En tel, que se s'amie chiere
Li commandast, Amis, sailliés,
Ou ceste chose me bailliés,
Et que ne passent leurs amours, 9845
Quoi qu'il dise? Si, toujours.
De sa femme ne saurait être
Aimé, qui veut en être maître,
Car l'amour meurt en un instant
Dès que maître devient l'Amant.
Amour ne peut vivre et se plaire
Qu'en un coeur franc, libre et sincère.
Aussi voit-on pareillement,
Chez tous ceux qui premièrement
Longtemps d'amour simple s'aimèrent
Et dans la suite s'épousèrent,
Que rarement peut advenir
Que bonne amour puisse tenir;
Car lui de sa chère maîtresse,
Quand il l'aimait d'amour, sans cesse
Il se disait le serviteur;
Or maître il s'en clame et seigneur,
Maîtresse après l'avoir clamée
Quand elle était d'amour aimée.
L'Amant.
Aimée!
Ami.
Oui, certes.
L'Amant.
Et comment?
Ami.
Si bien que lorsqu'à son amant
Elle commandait, je suppose:
«Ami, sautez, ou telle chose
Tantost li baillast sans faillir, 9799
Et saillist s'el mandast saillir.
Voire néis, que qu'el déist,
Saillist-il por qu'el le véist:
Car tout avoit mis son plesir
En faire li tout son desir.
Mès quant sunt puis entr'espousé,
Si cum ci raconté vous é,
Lors est tornée la roéle,
Que cil qui soloit servir cele,
Commande que cele le serve
Ausinc cum s'ele fust sa serve,
Et la tient corte, et li commande
Que de ses faits conte li rende,
Et sa dame ainçois l'apela:
Envis muert qui apris ne l'a.
Lors se tient cele à mal-baillie,
Quant se voit ainsinc assaillie
Du meillor, du plus esprové
Qu'ele ait en ce siecle trové,
Qui si la vuet contrarier.
Ne se set mès en qui fier,
Quant sor son col son mestre esgarde,
Dont onques mès ne se prist garde.
Malement est changiés li vers;
Or li vient li gieus si divers,
Qu'el ne puet ne n'ose joer.
Comment s'en puet-ele loer?
S'el n'obéist, cil se corroce
Et la ledenge; et s'ele groce,
Estes le vous en ire mis,
Et tantost par l'ire anemis.
Por ce, compains, li ancien,
Sans servitude et sans lien,
Donnez-moi,» lui soudain sautait 9869
Et puis la chose lui donnait;
Elle voire, sans rien lui dire,
L'eût fait sauter pour un sourire,
Car il mettait tout son plaisir
A combler son moindre désir.
Mais une fois liés ensemble,
Comme l'ai dit ci-haut, me semble,
Lors la roue a si bien tourné,
Que l'esclave humble et raffiné
Change, la tient court et commande
Que de ses faits compte lui rende
Celle que maîtresse il clamait,
Et comme si sa serve était
Veut à son tour qu'elle obéisse;
Pour un coeur franc, mortel supplice!
Alors elle plaint son malheur,
Quand ainsi se voit du meilleur,
Du plus sincère amant trahie
Qu'elle ait rencontré de sa vie,
Qui tant la veut contrarier;
Ne sait plus en qui se fier,
Quand son col le maître regarde
Dont jamais il ne se prit garde.
En sa triste position,
Telle est sa désillusion,
Qu'elle ne peut jouer ni l'ose;
Comment supporter telle chose?
Il faut obéir ou soudain
Il menace, et s'elle se plaint,
Le voilà tantôt en colère,
Et tout le ménage est en guerre.
Ami, pour ce les anciens
Sans servitude et sans liens,