Céans entre eux ont accordé 10031
Ce qu'il leur avait demandé.
Longtemps il remplit cet office;
Mais les larrons pleins de malice
S'assemblèrent, seul le voyant,
Et le battirent bien souvent
Lorsqu'ils venaient à la curée.
Lors on tint nouvelle assemblée,
Et chacun dut se cotiser
Pour garde au prince composer.
Les tailles lors ils s'imposèrent,
Et tous et toutes lui baillèrent
Sergents et biens incontinent.
De là vint le commencement
Des principautés terriennes,
Selon les histoires anciennes;
Car par l'écrit que nous avons,
Tous les faits des anciens savons
Et leur devons en conscience
Grâce, los et reconnaissance.
Lors tous d'amasser un trésor
De pierres et d'argent et d'or.
Des plus beaux métaux qu'ils trouvèrent,
L'argent et l'or, ils se forgèrent
Monnaie, et vaisselle et joyaux,
Bourses, boutons, boucles, anneaux;
Du fer dur leurs armes forgèrent,
Haches et glaives façonnèrent,
Cottes de mailles et bassins
Pour faire guerre à leurs voisins.
Alors tous de grand' peur tremblèrent
Ceux qui les trésors amassèrent,
Et bientôt on vit tous les jours
S'élever barrières et tours,
Cil qui les tresors assemblerent, 9995
Car tuit de grant paor tremblerent
Por les richeces assemblées,
Qu'eles ne lor fussent emblées,
Ou par quelque forfait toluës.
Bien furent lor dolors créuës
As chetis de mauvais éur,
C'onc puis ne furent asséur,
Que ce qui commun ert devant,
Comme le soleil et le vent,
Par convoitise approprierent,
Quant as richeces se lierent.
Or en a bien ung plus que vingt:
Onc ce de bon cuer ne lor vint.
Sans faille des vilains gloutons,
Ne donnasse-ge deus boutons,
Combien que bon cuer lor fausist,
De tel faute ne me chausist:
Bien s'entr'amassent ou haïssent,
Ou lor amor s'entrevendissent.
Mais c'est grant duel et grans domages
Que ces dames as clers visages,
Ces jolives, ces renvoisies,
Par qui doivent estre proisies
Loiaus amors et deffenduës,
Sunt à si grant vilté venuës.
Trop est lede chose à entendre,
Que noble cors se puisse vendre;
Mès comment que la chose preingne,
Gart li valés qu'il ne se feingne
D'ars et de sciences aprendre,
Por garantir et por deffendre,
Murailles à créneaux taillées, 10065
Castels, villes fortifiées.
De palissades, de remblais,
Ils entourèrent leurs palais,
De peur que ne fussent volées
Tant de richesses rassemblées,
Et pour combattre les voleurs.
Ainsi s'accrurent les douleurs
Des humains lâches et serviles;
Ils ne vécurent plus tranquilles,
Car tout ce qui était devant,
Comme le soleil et le vent,
A tous, ils se l'approprièrent
Dès qu'aux richesses s'attachèrent.
Or j'en sais bien un plus que vingt
Et ce d'un bon coeur ne leur vint.
Tous ces gloutons, je les méprise,
Et deux boutons tous ne les prise.
Que leur coeur ait d'amour, de foi
Plus ou moins, que m'importe à moi?
Ils peuvent, comme bon leur semble,
Vivre bien, vivre mal ensemble,
Peuvent s'aimer ou se haïr,
Leur amour vendre et s'avilir.
Mais c'est grand deuil et grand dommage,
Quand ces dames au clair visage,
Si charmantes en leurs beaux jours
Et par qui loyales amours
Devraient être, hélas! défendues,
A tel degré sont descendues;
Car c'est un spectacle écoeurant
Que voir noble corps qui se vend.
Donc avant tout, quoi qu'il advienne,
Il faut qu'un bon amant apprenne
Se mestiers est, li et s'amie, 10027
Si qu'el ne le guerpisse mie[128].
Ce puet moult valet eslever,
Et si n'el-puet de riens grever.
Après li redoit sovenir
De cest mien conseil retenir:
S'il a amie ou genne ou vielle,
Et set ou pense qu'ele vuelle
Autre amis querre ou a jà quis,
Des aquerre ne des aquis
Ne la doit blasmer ne reprendre,
Mès amiablement aprendre,
Sans tencier et sans ledengier,
Encor por li mains estrangier,
S'il la troyoit néis en l'uevre,
Gart que ses iex cele part n'uevre:
Semblant doit faire d'estre avugles,
Ou plus simple que n'est uns bugles,
Si qu'ele cuide tout por voir
Qu'il n'en puist riens aparcevoir.
Et s'aucuns li envoie letre,
Il ne se doit jà entremetre
Du lire ne du reverchier,
Ne de lor secrés encerchier.
Ne jà n'ait cuer entalenté
D'aler contre sa volenté;
Mès que bien soit-ele venuë,
Quant el vendra de quelque ruë,
Et r'aille quel part qu'el vorra,
Si cum ses voloirs li torra:
Qu'el n'a cure d'estre tenuë,
Si voil que soit chose séuë
La noble science d'Amour, 10099
Pour prévenir au moins, un jour,
S'il est possible, que sa mie
Ne le délaisse et ne l'oublie.
Cet art ne peut que l'élever
Sans jamais en rien le grever.
Qu'il ait ensuite souvenance
De ce mien conseil par prudence:
Si jeune amie ou vieille il a,
Et s'il pense ou sait que déjà
Elle ait pris ou bien veuille prendre
Un autre ami, ni la reprendre
Ni la blâmer du changement
Il ne devra, mais tendrement
Lui parler sans nulle querelle,
Pour moins éloigner l'infidèle.
La prend-il sur le fait? il doit
Détourner les yeux de l'endroit,
Faire l'aveugle ou le novice
Qui n'a rien vu de la malice.
Surprend-il un galant poulet?
Qu'il n'aille pas, pour leur secret
Ainsi perfidement surprendre,
Le déplier, le lire ou prendre.
Qu'il n'ait jamais le coeur tenté
D'aller contre sa volonté;
Mais qu'elle soit la bienvenue
S'il la rencontre dans la rue;
Que partout elle aille où voudra
Toujours ainsi qu'il lui plaira.
Car nulle femme ne veut être
Mise en servage par un maître,
Ceci, ne l'oubliez jamais;
Et ce que maintenant je vais