Que bien le cache à la première; 10201
Car tant serait sa peine amère,
Que rien, les lui voyant porter,
Ne pourrait la réconforter.
Puis que jamais il ne la fasse
Venir en cette même place,
Où la première à lui venait
Qui ses faveurs devant avait;
Car s'elle le venait surprendre,
N'est rien qui le puisse défendre.
Nul vieux sanglier hérissé[130b],
Quand des chiens est bien relancé,
N'est si cruel, nulle lionne
N'est si terrible, si félonne,
Lorsqu'allaitant ses lionceaux,
Elle voit contre eux les assauts
Du chasseur redoubler sans cesse,
Nulle vipère plus traîtresse,
Lorsque sur sa queue en passant,
Par malheur, marche l'imprudent,
Que femme qui son ami treuve
Avec une maîtresse neuve.
Feu et flamme on la voit jeter,
Corps et âme prête à quitter.
Mais s'elle n'a pas pris prouvée
D'eux deux ensemble la couvée,
Et si jalouse, en grand tourment,
Se sait cocue ou le pressent,
Quoiqu'elle sache ou qu'elle pense,
Il devra payer d'impudence
Et nier tout, absolument
Ce qu'elle sait pertinemment;
Serments sur serments qu'il entasse,
Et s'il peut lui faire sur place
En la place le geu d'amors, 10161
Lors iert quite de ses clamors.
Et se tant l'assaut et angoisse
Qu'il convient qu'il li recongnoisse.
Qu'il ne s'en set, espoir, deffendre,
A ce doit lores, s'il puet, tendre
Qu'il li face à force entendant
Qu'il le fist sor soi deffendant;
Car cele si fort le tenoit,
Et si malement le menoit,
C'onques eschaper ne li pot,
Tant qu'il orent fait ce tripot,
N'onc ne li avint fois fors ceste.
Lors li jurt, fiance et promete
Que jamès ne li avendra,
Si loiaument se contendra;
Et s'ele en ot jamès parole,
Bien vuet que le tue et afole.
Car miex vodroit que fust noiée
La desloiaus, la renoiée,
Que jamès en place venist
Où cele en tel point le tenist:
Car s'il avient qu'ele le mant,
N'ira mès à son mandement,
Ne ne sofferra qu'ele viengne,
S'il puet, en leu où el le tiengne,
Lors doit cele estroit embracier,
Baisier, blandir et solacier,
Et crier merci du meffait,
Puis que jamès ne sera fait;
Qu'il est en vraie repentance,
Près de faire tel pénitance
Cum cele enjoindre li saura,
Puis que pardoné li aura.
Endurer le doux jeu d'amour, 10235
Tout sera conjuré ce jour.
Mais si de trop dure manière
Et de si près elle le serre,
Qu'il lui faille, bon gré, mal gré,
Avouer son crime avéré,
Voyant qu'il ne s'en peut défendre;
Il doit alors lui faire entendre,
S'il se peut, en homme prudent,
Qu'il le fit son corps défendant,
Que tant le malmenait la belle
Et que si fort le tenait-elle,
Que s'échapper oncques ne put
Sans faire ce qu'elle voulut;
Mais qu'il ne fut oncques parjure
Que cette fois. Lors qu'il lui jure
Que jamais plus ne le fera,
Loyalement se conduira,
Et que s'il la trahit encore,
Qu'elle l'aissaille et le dévore.
A l'appel de l'autre il n'ira
Et jamais ne la recevra;
Mieux lui vaudrait être noyée,
La traîtresse, la dévoyée,
Que déréchef en lieu venir
Où le pût en tel point tenir.
Qu'étroitement lors il l'embrasse,
La baise et caresse et l'enlace,
Merci criant de son méfait
Qui jamais plus ne sera fait,
Montrant sincère repentance
Et prêt à faire pénitence
Comme enjoindre la lui voudra,
Lorsque pardonné lui sera,
Lors face d'Amors la besoigne, 10195
S'il vuet que cele li pardoigne.
Et gart que de li ne se vente,
Qu'ele en porroit estre dolente;
Si se sunt maint vanté de maintes,
Par paroles fauces et faintes,
Dont les cors avoir ne pooient,
Lor non à grant tort diffamoient;
Mès à tiex sunt bien cuers faillans,
Ne sunt ne cortois, ne vaillans.
Vanterie est trop vilain vice,
Qui se vante, il fait trop que nice;
Car jà soit ce que fait l'éussent,
Toutevois celer le déussent.
Amors vuet celer ses joiaus,
Se n'est à compaignons loiaus
Qui les vuelent taire et celer;
Là les puet-l'en bien révéler.
Et s'ele chiet en maladie,
Drois est, s'il puet, qu'il s'estudie
En estre à li moult serviables,
Por estre après plus agréables.
Gart que nus anuis ne lui tiengne
De sa maladie lointiengne;
Lez li le voie demorant,
Et la doit baisier en plorant,
Et se doit voer, s'il est sages,
En mains lontains pelerinages,
Mais que cele les veus entende.
Viande pas ne li deffende;
Chose amere ne li doit tendre,
Ne riens qui ne soit dous et tendre.
Si li doit feindre noviaus songes
Tous farcis de plesans mençonges:
Et cent preuves d'amour lui donne, 10269
Pour que la belle lui pardonne.
D'amie on ne se doit vanter,
Car elle peut s'en irriter.
Tels maints se sont vantés de maintes,
Par paroles fausses et feintes,
Dont les corps avoir ne pouvaient,
A grand tort leur nom diffamaient.
Mais ces gens ont l'âme avilie,
Sans vaillance ni cortoisie.
Vanterie est un vil défaut,
Qui se vante agit comme un sot;
Car tel droit quand bien même ils eussent,
Raison de plus pour qu'ils se tussent.
Amour veut cacher ses joyaux,
Si ce n'est vers amis loyaux
Qui les sauront celer et taire,
Pour eux il n'a point de mystère.
Puis quand malade il la verra,
S'il le peut, il s'étudiera
A se montrer moult serviable
Pour être après plus agréable.
Qu'il cache le mortel ennui
Qu'un long mal amène avec lui.
Près d'elle, là, qu'elle le voie,
Que toujours la baise et larmoie;
Et s'il est sage, fasse à Dieu
De maint pèlerinage voeu;
Mais que ses voeux bien elle entende.
Que nul mets il ne lui défende,
Ni tende amère potion,
Ni rien qui ne soit doux et bon.
Il lui doit feindre nouveaux songes
Tout farcis de plaisants mensonges,