Indépendamment des vers 148 et 149 qui ont été fréquemment cités, R. Thomassy (Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan, p. 116 à 120) a publié les vers 24 à 32, 43 à 52, 127 à 149, 2190 à 2214, 2271 à 2274.
1324 à 1421.—Christine fait allusion ici à une compilation d'Histoire ancienne dont on possède deux rédactions qui ont été étudiées il y a quelques années par M. Paul Meyer dans le tome XIV de la Romania. La plus récente de ces rédactions, fort répandue à la fin du XIVe siècle, se distingue surtout de la première en ce qu'on y a introduit une version en prose du Roman de Troie de Benoit de Sainte-Maure (Voy. Romania, XIV, 63 et suiv.). Christine a, sans aucun doute, fait usage de la seconde rédaction; c'est là, en effet, qu'elle a trouvé la forme Senoné ou Cenoné pour Oenone dans l'épisode des amours de Paris et d'Oenone qui fait défaut dans la première rédaction. (Voir Bibl. nat. fr. 301, fol. 36 b et 48ve a, ms. du XIVe siècle. Même forme dans les mss. fr. 254, 15455 et 24396 qui sont moins anciens).
2156 à 2162.—Allusion au dénouement du roman en prose de Tristan. C'était d'ailleurs la rédaction la plus répandue et celle qui a servi de base aux nombreuses éditions parues en France et à l'étranger depuis la fin du XVe siècle. (Voy. Hist. littéraire de la France, XIX p. 688 et XXX p. 19).
UNE EPISTRE
A EUSTACE MOUREL
(10 Février 1403, anc. st.)
A trés expert, en scens apris,
Eustace Mourel ou a pris,
De Senlis baillif trés nottable,
Orateur de maint vers notable.
5 Ta grant valeur en moy a mis
Le vouloir, chier maistre et amis,
De cestuy mien' epistre en vers
T'envoyer, non obstant qu'envers
Ton fait riens ne fait, bien le say je,
10 Mais comme nous lisons: le saige
Enseigne aux disciples a prendre
Amistié aux saiges, se apprendre
Desirent; et pour tant en voye
M'a mis ton scens que je l'envoye.
15 Sy soit premisse a humble chiere
Recommandacion trés chiere,
Te suppliant que a desplaisance
Ne te tourt se adès plaisance
Ay qu'em singulier nom je parle
20 A toy, car je l'ay apris par le
Stille clergial de quoy ceulx usent
Qui en science leurs temps usent.
Et moy, désirant de tes oeuvres
Vertueuses veoir, que oeuvres
25 Te suppli humblement trés or
A moy ton valable tresor
Que ou giron Science puisas,
Lequel bien estendu puis as.
Mon femenin scens ne desprises
30 Sy que g'i faille, ains adès prises
La grant amour qu'ay a savoir,
Par quoy te foys ce assavoir.
Et se de veoir apetis,
Combien qu'en moy scens a petis,
35 De mes dittiez, saiches de voir,
Commander puez par droit devoir,
Sans enquerir ou ne comment,
Car tout est en ton bon comment.
Et, pour ce que je suis certaine
40 De ton scens, t'envoyé certaine
Desplaisance que j'ay complainte
Plourable, expliquant ma complainte,
Doulousant de ce que mieulx estre
Adès ne voy le mondain estre
45 Gouverné, qui de mal em pire
Va, ce m'est vis, en tout empire;
Et ce mal qui m'anuye et poyse
Sçay que ton meismes scens moult poise,
Car que on se gouvernast a droit
50 Tout hom desire en qui a droit.
O maistre! quel merveille dure
Est de veoir ou temps qui dure
Mençonge et barat si en cours
En cités, en chastiaulx, en cours
55 De princes, par rigle commune,
En nobles gens et en commune,
En clergie et en toute court
De justice, sans doubte, court
Sy que verité point n'a part,
60 En lieu aucun mucié n'appart,
Mais chascun s'efforce d'avoir
Par grant convoytise d'avoir
Malice frauduleuse et cure
De decepvoir, et nul n'a cure
65 De vertueux prouffiz acquerre.
Sans plus s'estudient a querre
Les biens vains qui a vices tirent,
A riens plus les mondains ne tirent.
O te souvient il, mon chier sire,
70 Com trop plus le miel que la cire
Phillosophie nous apreuve,
Sy com Bouesce trait a preuve
En son bel et notable livre
Qui consolacion nous livre,
75 Quant les biens met sy a despris
Qui des mondains sont adès pris
Et esleuz plus que autre grace?
Mieulx aiment que ciel terre grace
Semée de fiens et d'ordure.
80 Tel convoitise ou temps d'or dure.
On treuve en escript es leus
Livres que jadiz les esleuz
Saiges phillosophes estoyent
Des cités ou lieux ou estoyent
85 Conseilleurs, et aussi des roys,
Et par leur bon scens les desroys
Supperflus erent confondus,
Sy com jadiz fu confondus
L'orgueil du roy Emiradès,
90 Com mon scens voit et mire adès,
Par Philometor, le vaillant
Phillosophe, qui son vaillant
Et soy meisme en ame et en corps
Mist pour bien commun et encors.
95 Ce prouffit meisme adès faisoyent
Les bons saiges qui desfaisoyent
Les laides settes, mais en vie
A pou n'est nul qui ait envie
Devers le bien commun soy traire,
100 Mais chascun le propre a soy traire
Veult; plus n'est la chose publique
Gardée, ainçois tout en publique
De telz orreurs faire on n'a honte
Dont meisme Nature en ahonte.
105 Es voluptez chascun s'enlace,
Ne je ne voy nul qui s'en lasse;
Gent ne considerent qu'ilz faillent;
Toutes bonnes coustumes faillent,
Car vertus sont mis en mesconte;
110 De science on ne tient mais compte
Par qui on gouvernoit jadis
Les raignés, comme ailleurs ja dis;
Pour ce estoit equité au monde,
Mais ore y a pou de gent monde.
115 Lors le siecle estoit de fin or
Qui du tout est a defin or.
Les princes estoyent lettrez,
Lesquels les pilliers et les trefz
Doivent estre pour soustenir
120 Justice et puepple soubz tenir
Par ordre de loy et raison.
Eloquens par vraye rayson
Les nobles travaillans confors
Donnoyent aux pueples confors
125 Excercitant les meurs parfaiz
En sollicitude et par faiz,
Et leur vie ainsi employoyent,
Combien que l'eschine en ployoient
Souventes foiz par mainte paine
130 Pour vertu dont pou ore on paine.
Or regardes s'en tel maniere
Ceulx qui de fait et de maniere
Se doivent delitter en suivre
Noble fait vueillent ceulx ensuivre:
135 S'il en est assez d'ainsi faiz,
Louez ent Dieu et je aussi faiz.
Freres chiers, pourroit on compter
Le nombre de ceulx dont compter
On puet les grans orguieulx hautains
140 Pour supperflus habis hault tains
Ou par richesces que on a quises
Au grief d'autruy et mal aquises
Puet estre en honneurs ou estas?
Apperçois tu nulz telz es tas
145 Des mondains? croy que si sens faille:
N'ay doubte que de ce je faille
Et appert que trestuit enssemble
Cuident estre dieux; que t'en semble?
Est ce voye d'en meurs errer
150 Ou ce c'est la sante d'errer?
Meismes voit on qu'en orgueil monte
Maint de qui le scens petit monte
Et qui n'ont pas vaillant ma coiffe
Des fortunez biens, et a quoy fe-
155 Roye de ce plus long procès?
Car certain es qu'a la proces-
Sion en dure longue route,
Et par tel erreur foy est route
Au monde ou pou on voit aprendre
160 Les meurs qui bonnes sont a prendre.
Aux juges par ta foy meffaire
Vois tu fors droit en riens meffaire,
Chier frere et amy, or prens garde
Se adès justice bien on garde.
165 Ha! Justice la trés eleue
Com notablement tu es leue
Et enseignée es traittiez
Ou l'en apprent justes traittiez!
Voiz tu que la faveur des droiz
170 Soit estendue adès es droiz
Povres orphelins et aux lasses
Vefves de plourer non ja lasses.
Et que t'en semble? est il ainsi?
Je croy que non certes, ains si
175 Est tout le monde adès tourné
Que tout bien leur est destourné.
Et ce puis pour certain tenir,
Car bien m'en sçay a quoy tenir,
Et Fortune m'a fait maistresce
180 Du sçavoir par preuve, mais trés ce
Que fus en ses liens liée
Nul ne vint plus a chiere liée
M'offrir confort en bonne entente
Fors puet estre ainsi comme en tente
185 Les simples pour les decepvoir,
Et certes je dis de ce voir,
Dont mes adversitez communes
Sont ainsi tournées comme unes
Acoustumances qui adès
190 Continuent, ainsi a des
Meschiefs eüz de ma partie
Puis que je parti ma partie
Vraye et loyal a ton amy:
Estoit cil, si ert il a my
195 Sy que jamais si fait n'aray
Comme ailleurs qu'ycy le naray.
Et de telz annuis encor ay je
Dont je te pri de bon couraige,
Que Dieux pries que pacience
200 M'i doint, car je n'ay pas science
De toudis me tenir com forte
En pacience qui conforte.
Dieu pry qu'il t'ottroit par durable
Temps vivre au monde et pardurable.
205 Escript seullette en m'estude
Le dixsiesme jour par estude
De Fevrier l'An Mil quatre cens
Et trois en deliberé scens.
Christine de Pizan, ancelle
210 De Science, que cest an celle
Occuppacion tint vaillant,
Ta disciple et ta bienveillant.
1: Cette pièce ne se trouve que dans les mss. de la famille A.