Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à 537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend seulement 68 strophes de sept vers.
Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et 12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14] (Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.
II.—LE DIT DE LA ROSE
Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc. st.), est en quelque sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la «Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604 (B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la description dans notre premier volume.
III.—LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de la société contemporaine. Ces compositions, inspirées par un esprit surtout métaphysique, se nommaient alors des dits ou ditiés d'amour. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance, le Débat de deux Amants paraît être le début d'une nouvelle série de compositions entièrement consacrées à l'amour.
La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive des divertissements de la haute société qui s'y était donnée rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble refléter toutes les impressions d'un bonheur complet. De ces deux personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans.
Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers 1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26 juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et 1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut composé le Débat de deux Amants.
Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le Débat de deux Amants fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique. Ce ms. du xve siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat. sous le n° 1740 du fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau), 980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre.
Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie précédemment dressée des familles A et B: