Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis on reprend le chemin de Paris.

C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien aimée.

Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la beauté.

Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).

Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).

VI.—LE DIT DE LA PASTOURE

Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que Christine dut, sans doute, écrire sur commande.

C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur quelque terre lointaine.

Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat. C'est une copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre B4.

Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque Nationale.