C'était exact. Tout ce qu'elle avait tenté, dans sa crainte jalouse, aboutissait finalement au triomphe de cette Valderez haïe. Et quel triomphe complet, absolu!

Elle s'écarta tout à coup d'un mouvement brusque et prit une allée transversale. Là-bas, elle venait d'apercevoir Valderez qui arrivait, tenant par la main Guillemette et causant gaiement avec son frère Roland, tandis que derrière eux trottinait Benaki. Mme de Ghiliac se sentait en ce moment incapable de se trouver en face d'elle, de rencontrer le regard rayonnent de ces yeux incomparables qui avaient si complètement ensorcelé Elie. Et elle s'éloigna, l'âme ulcérée, tandis que parvenaient à ses oreilles un joyeux éclat de rire de la jeune femme et cette phrase apportée par le vent:

— Je le demanderai tout à l'heure à ton papa, Guillemette, je te le promets.

Ah! oui, elle pouvait lui demander tout, tout! Cette fois, Elie de Ghiliac avait trouvé plus fort que lui, en cette jeune femme devant laquelle capitulait son orgueil, et s'inclinait sa volonté impérieuse.

* * *

Vers l'approche de Noël, Elie et sa femme, après un court séjour à Paris, gagnèrent le Jura avec Guillemette. Les Hauts-Sapins, qui avaient vu partir Valderez brisée par l'angoisse, la revirent épouse heureuse entre toutes. La vieille Chrétienne faillit tomber de son haut devant ce résultat inattendu d'une union entourée des plus néfastes présages. Cet époux modèle, ce beau-frère affectueux et charmant, était-il bien le même homme que le fiancé si froid qui avait enlevé Valderez de Noclare aux Hauts-Sapins?

— Et pourtant, la neige est tombée le jour de leur mariage! murmurait la vieille servante en les regardant s'en aller pour quelque promenade, tendrement appuyés l'un sur l'autre.

Chrétienne ne devait pas être la seule à s'étonner. Peu à peu, sous la douce influence de cette compagne à l'âme charmante, si élevée et si profondément chrétienne, Elie devenait un autre homme. La haute société mondaine le vit, avec stupéfaction, s'occuper d'oeuvres sociales et religieuses. Cette intelligence supérieure, ce charme irrésistible, qui avaient fait du marquis de Ghiliac l'idole du monde, lui servaient à conquérir les déshérités de l'existence, vite séduits par la grave bonté et la générosité délicate de ce grand seigneur toujours affable et simple à leur égard. Discrètement, et sans se lasser devant l'insuccès et l'ingratitude, Valderez et lui multipliaient les bienfaits, unis dans la charité comme ils l'étaient pour toute chose. Ils offraient l'image du ménage modèle, et la belle marquise de Ghiliac, qui se prêtait avec bonne grâce, mais sans enthousiasme, aux obligations mondaines nécessitées par son rang, était donnée en exemple aux jeunes personnes par les mères de famille sérieuses.

— Bah! tout cela ne durera pas! disaient certaines gens, qu'irritait ce tranquille bonheur basé sur la paix du foyer, sur le devoir et sur l'amour chrétien. Les fleurs se fanent, les roses s'effeuillent…

Le duc de Versanges, qui entendit le propos, le rapporta à son neveu, un après-midi où il se trouvait à l'hôtel de Ghiliac. Dans le joli salon clair et simple où elle se tenait habituellement, Valderez venait d'endormir le tout petit Gabriel, dont la naissance avait porté à son comble le bonheur d'Elie. Assis près de sa femme, la main posée sur la chevelure de Guillemette blottie contre lui, M. de Ghiliac contemplait son fils.