— J'avais tellement peur que vous ne soyez déjà sorti! Et je tenais tant cependant à vous voir aujourd'hui! J'ai une grande, grande faveur à vous demander, Elie.
Roberte de Grandis avait été l'amie d'enfance de la soeur aînée de M. de Ghiliac et de sa première femme. Il existait même un lien de parenté éloigné entre sa famille maternelle et les Ghiliac. De deux ans seulement moins âgée qu'Elie, elle avait, enfant, joué fort souvent avec lui. Adolescents, ils montaient à cheval ensemble, pratiquaient tous les sports dont était amateur M. de Ghiliac. Celui-ci trouvait en Roberte l'admiratrice la plus fervente; il n'ignorait pas la passion dont, déjà, il était l'objet. Mais jamais il ne parut s'en apercevoir. Lorsque, à vingt-deux ans, il épousa la fille aînée du duc de Mothécourt, Roberte crut mourir de désespoir. Elle céda peu après aux instances de ses parents en acceptant la demande du baron de Brayles, qu'elle ne chercha jamais à aimer et qui la laissa veuve et à peu près ruinée trois ans plus tard.
L'année suivante, Elie perdait sa femme. L'espoir, de nouveau, était permis. La passion n'avait fait que grandir dans l'âme de Roberte. Elle cherchait toutes les occasions de rencontrer M. de Ghiliac, elle multipliait près de lui les flatteries discrètes, les mines coquettes et humbles à la fois qu'elle pensait devoir plaire à un orgueil masculin de cette trempe. Peine perdue! Elie restait inaccessible, il ne se départait jamais de cette courtoisie un peu railleuse, un peu dédaigneuse — un peu impertinente, prétendaient les plus susceptibles — qu'il témoignait généralement à toutes les femmes, en y joignant seulement, pour elle, une nuance de familiarité qu'autorisait leur amitié d'enfance.
— Une faveur? Et laquelle donc, je vous prie? dit-il tout en désignant un fauteuil à la jeune femme, en face de lui.
Elle s'assit avec un frou-frou soyeux, en rejetant en arrière son étole de fourrure. Puis son regard admirateur fit le tour de la pièce magnifique, bien connue d'elle pourtant; et se reporta sur M. de Ghiliac qui venait de reprendre place sur son fauteuil.
— C'est une chose que je désire tant! Vous n'allez pas me la refuser,
Elie?
Elle se penchait un peu et ses yeux priaient.
M. de Ghiliac se mit à rire.
— Encore faudrait-il savoir, Roberte?…
— Voilà ce dont il s'agit: Mme de Cabrols donne le mois prochain une fête de charité. Il y a une partie littéraire. Alors j'ai conçu le projet audacieux de venir vous demander un petit acte — rien qu'un petit acte, Elie! Notre fête aurait un succès inouï de ce seul fait.