La jeune fille parlait peu. La belle marquise de Ghiliac, brune imposante au regard froid, l'intimidait beaucoup, Mme de Trollens, jeune femme d'allure décidée, très poseuse, lui déplaisait, comme l'avait déjà prédit M. de Ghiliac. Le vicomte de Trollens était quelconque. Seule la physionomie franche et douce du prince Sterkine lui était sympathique — sans parler, naturellement, de M. d'Essil, qu'elle connaissait et appréciait depuis longtemps.
Pendant la cérémonie du mariage civil, et pendant le dîner, elle avait fort bien eu conscience d'être de la part de tous l'objet d'un examen discret et incessant. Secrètement gênée par cette attention, elle réussit cependant à conserver son aisance habituelle, faite de simplicité charmante, avec une nuance de réserve à la fois timide et fière qui communiquait à sa beauté un caractère particulier.
M. de Ghiliac s'était montré éblouissant ce soir. Sa conversation avait littéralement ensorcelé les quelques amis des Noclare conviés au dîner, et le bon curé lui-même. Valderez l'écoutait avec un mélange de plaisir et d'effroi. Cet être étrange émettait des aperçus très profonds, des théories morales irréprochables; puis, tout à coup, un étincelant sarcasme jaillissait de ses lèvres, l'ironie s'allumait de nouveau dans ses yeux superbes, s'exprimait dans sa voix aux inflexions captivantes. Et la pauvre jeune fiancée, toute désemparée, ne savait plus que croire et qu'espérer.
Ils n'avaient pas eu, aujourd'hui, un seul instant de tête-à-tête. M. de Ghiliac ne paraissait à personne très empressé près de sa fiancée. Celle-ci retrouvait chez lui la froideur qui semblait avoir subi une éclipse, hier. Et son coeur se serrait de nouveau.
Vers onze heures, les hôtes des Hauts-Sapins se levèrent pour gagner leurs logis respectifs. Valderez, s'écartant un instant, alla redresser les tisons qui s'effondraient en projetant des étincelles. Elle eut un léger tressaillement en voyant tout à coup près d'elle M. de Ghiliac.
— Laissez-moi faire cela. Avec cette robe légère, c'est une imprudence.
En trois coups de pincettes, il écarta les tisons. Puis il se tourna vers la jeune fille:
— Voyons, que je vous complimente sur votre toilette, qui est charmante et vous rendrait plus jolie encore, si la chose était possible. Mais vous paraissez fatiguée, ce soir, vous n'avez presque rien mangé. Il faut aller bien vite vous reposer, ma chère Valderez.
Il parlait à mi-voix, d'un ton où passait une chaleur inaccoutumée. Elle leva sur lui ses grands yeux lumineux, qui reflétaient une timide émotion. Les cils bruns d'Elie palpitèrent un peu, quelque chose de très doux transforma son regard. Il se pencha, prit la main de Valderez et la baisa avec cette élégance inimitable qui le faisait appeler "le dernier des talons rouges". Mais ce baiser, cette fois, était plus prolongé que de coutume. Et quand Elie se redressa, Valderez, toute rose d'un émoi un peu effarouché, vit une expression inconnue dans les yeux sombres qui s'attachaient de nouveau sur elle.
Ce soir-là, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle sentit, sous l'appréhension de ce lendemain si proche, percer comme un bonheur imprécis, comme une aube d'espérance qui faisait battre son coeur.