— Oh! j'en ai vu bien d'autres, aux Hauts-Sapins! Et d'ailleurs, j'ai un manteau qui me couvre très bien.

Dans l'émotion et la gêne que lui causait sa vue, elle oubliait de lui tendre la main. Ce fut lui qui la prit, et la porta à ses lèvres.

— Montez vite… Je vous demanderai tout à l'heure des nouvelles de vos parents et de vous-même, dit-il.

Elle alla changer de toilette et s'attarda un peu dans son appartement. Le revoir le plus tard possible était tout son désir. Enfin, comme la demie de onze heures sonnait, elle se décida à descendre et gagna la bibliothèque, où elle s'installait généralement pour travailler. Cette sorte de galerie, décorée avec l'art merveilleux de la Renaissance, garnie de livres rares et de toutes les principales productions littéraires, lui plaisait extrêmement. Ses immenses fenêtres donnaient sur le lac, au delà duquel s'étendaient les jardins et le parc, qui, bientôt, sortiraient de la torpeur hivernale.

Valderez s'assit près de la haute cheminée, chef-d'oeuvre de sculpture, où crépitaient joyeusement de grosses bûches, et prit un ouvrage destiné à une oeuvre charitable. Ses journées se partageaient ainsi entre les travaux d'aiguille, les promenades avec Guillemette, les visites de charité et la lecture des bons auteurs représentés dans la bibliothèque d'Arnelles. Elle avait aussi repris l'étude du piano, commencée au couvent et presque abandonnée aux Hauts-Sapins, faute de temps. Musicienne d'instinct, elle avait passé, pendant le mois qui venait de s'écouler, des heures très douces dans le commerce des grands maîtres, et travaillait assidûment chaque jour afin d'acquérir le mécanisme qui lui manquait. Fort heureusement, elle avait un piano dans son appartement, car elle n'aurait osé utiliser ceux du salon de musique pendant le séjour de M. de Ghiliac, celui-ci ayant déclaré un jour, au cours de leur visite chez la baronne d'Oubignies, qu'il ne pouvait supporter les pianoteuses. Or, Valderez jugeait qu'elle n'était pas autre chose, près de lui surtout que l'on disait si remarquable musicien.

L'aiguille que maniait diligemment la jeune femme frémit tout à coup entre ses doigts. M. de Ghiliac entrait, suivi de sa fille.

— Guillemette m'a indiqué votre retraite, Valderez. Il faut avoir vos goûts sérieux pour vous tenir ici de préférence à d'autres pièces plus élégantes.

Il prit un fauteuil et s'assit en face de sa femme, tandis que
Guillemette appuyait tendrement sa tête sur les genoux de Valderez.

— Comment vous trouvez-vous ici? L'air si pur des Hauts-Sapins ne vous manque-t-il pas trop? demanda-t-il d'un ton d'intérêt poli.

— Je ne m'en suis pas aperçue, jusqu'ici. Ce climat paraît excellent.