Elle l'écoutait sans faire un mouvement, comme médusée. Ses longues et molles paupières cachaient son regard, mais les cils battaient fébrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge, ses doigts se crispaient, froissant la couverture étrange.
Aux derniers mots du prince, elle laissa échapper une sorte de gémissement:
— Vous me chassez!
Elle glissa à genoux, en levant vers Serge ses yeux à demi découverts qui suppliaient.
— Serge, par pitié… Pardonnez-moi ces folles idées, cette sympathie déjà évanouie pour des doctrines que vous réprouvez! Jamais vous ne les retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en délire, auxquelles, pauvre isolée, j'ai pu me laisser prendre un instant… Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre présence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara vénère comme un dieu, et qu'elle voudrait servir à genoux!
Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tête et en joignant les mains.
— Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dévouement! dit la voix mordante de Serge. Vous pourrez trouver à l'employer plus utilement ailleurs, Varvara Petrowna… pour la cause de la révolution, par exemple. Vraiment, qui se serait douté que vous cachiez de telles flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi, naturellement, car depuis longtemps je vous avais devinée. Les yeux baissés ne m'ont jamais trompé.
Varvara leva la tête, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent tout entières, étincelèrent sous l'ombre légère des cils pâles.
— Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouvé en moi l'esclave de vos rêves, dont vous auriez possédé l'âme tout entière, et qui ne vous aurait pas disputé une bribe de sa conscience, elle!
Un regard d'indicible mépris tomba sur elle.