La pauvre Lise se trouvait complètement désemparée. Etait-ce donc vraiment une existence oisive et inutile qui lui était préparée, à elle si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes? Seule, la musique semblait trouver grâce devant Serge Ormanoff, — et encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait pas à une cervelle féminine, avait-il déclaré avec son habituelle hauteur dédaigneuse.
Six jours après les fiançailles, Mme de Subrans, Lise et le prince partirent pour Paris. Serge avait décidé qu'il fallait y aller commander le trousseau et les toilettes de la future princesse. Catherine et sa belle-fille descendirent dans un hôtel de la rive gauche, où, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les chercher pour les conduire dans les magasins les plus renommés. C'était Serge lui-même qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il lui imposait son goût — qui était, du reste, très sûr, car il avait le sens très vif de la beauté — à la petite fiancée craintive, un peu ahurie, elle qui n'avait jamais été plus loin que Périgueux, et ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanité qui s'étalaient devant elle. Son avis n'était jamais demandé. Quand Serge avait décidé, tout était dit, il ne restait qu'à s'incliner.
Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait été avec sa belle-mère essayer des toilettes de bal chez un des plus célèbres couturiers parisiens. Mais, quand elle vit le décolletage assez prononcé qui avait été fait, elle rougit et dit vivement:
— Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus haut, madame.
La première s'exclama:
— Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un décolletage modéré. Vous avez des épaules délicieuses, bien qu'un peu frêles encore, il faut les montrer, légèrement, tout au moins.
— Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce corsage, je vous prie.
— Mon enfant, n'exagère pas! murmura à son oreille Mme de Subrans pour qui une semblable délicatesse d'âme demeurait incompréhensible, car, jeune fille, elle avait été follement mondaine. Songe d'ailleurs que Serge sera très mécontent.
— Je lui en parlerai moi-même. Mais jamais je ne porterai cela, dit résolument Lise.
Lui en parler! C'était facile à dire, mais autrement difficile à faire! Pourtant, telle était l'énergie latente dans l'âme de Lise qu'elle n'hésita pas, le soir de ce jour, à aborder la question à la fin du dîner, pris dans le petit salon d'un restaurant à la mode où le prince avait conduit sa fiancée et Mme de Subrans.