Maintenant, agenouillée, la tête entre ses mains, elle évoquait devant cette tombe l'angélique visage de Gabriel, et ses yeux graves et profonds qui avaient conquis à Dieu l'âme de la petite Lise. Que n'était-il là aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si elle avait pu entendre sa chère voix, avant de s'en aller avec cet étranger, énigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur!

Elle étendit la main et cueillit un des chrysanthèmes blancs qui demeuraient encore fleuris, grâce au soin qu'en prenait la vieille servante de Mme des Forcils, tombée à peu près en enfance depuis la mort de Gabriel, "son petiot chéri".

— Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en posant ses lèvres sur la fleur. Et vous qui êtes un saint, vous prierez pour votre pauvre Lise, vous la protégerez… Oh! mon Dieu, soyez ma force! Voyez comme je suis petite et faible…

Elle était si absorbée qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu'à ce que l'arrivant se trouvât à quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation étouffée en reconnaissant le prince Ormanoff.

— Que faites-vous ici?

La voix était dure, les yeux que rencontra le regard éperdu de Lise parurent à la jeune femme presque noirs.

— Je suis venue prier une dernière fois sur la tombe d'un ami, répondit-elle d'une voix un peu éteinte.

— Un ami? comment cela? Expliquez-vous.

Elle dit alors comment elle était entrée en relations avec Mme des Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathisé aussitôt, et quel chagrin lui avait causé sa mort. Elle tremblait, beaucoup moins à cause de la bise froide que du saisissement dû à l'apparition inopinée de son mari, et, oubliant de se relever, elle semblait agenouillée devant lui comme une pauvre petite agnelle devant quelque fauve sans pitié.

Il l'écoutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement, d'un ton net et glacé: